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Une génération de l’après

J’ai rencontré Ônaka Shinichi pendant l’été 2014, dans le Parc de la Paix à Hiroshima. Il est né en 1950 et fait partie de ces irradiés de seconde génération (hibaku ni sei) qui ont dû faire face au parcours long et difficile de ceux qui tentent de retracer l’histoire de leur famille. 
C’est en discutant avec lui que j’ai compris pour la première fois que les irradiés (survivants des bombardements atomiques ou victimes d’accident nucléaire comme celui de Fukushima) pouvaient être victimes de discrimination. Ônaka Shinichi avait plus de 30 ans lorsqu’il a appris que ses parents avaient survécu au bombardement de Hiroshima.
Pourquoi tant d’années de silence? Pourquoi avoir enfoui un tel secret?
Les explications sont diverses. Le traumatisme d’abord, qui cause une impossibilité de mettre des mots, de raconter l’expérience vécue, voire même de se rappeler. Le sentiment de culpabilité ensuite, éprouvé par certains survivants qui ne sont pas venus en aide aux blessés qui mourraient autour d’eux et se sont échappés en dehors de la ville pour survivre. La discrimination enfin. Beaucoup d’irradiés ont souffert d’une discrimination, vécue ou anticipée, qui a abouti au refus de parole. Pour Ônaka Shinichi, cette crainte de la discrimination aurait conduit ses parents à ne pas lui raconter leur passé, pour le protéger de cette étiquette d’enfant d’irradié qui aurait pu l’empêcher de trouver du travail ou de se marier.
Aujourd’hui à la retraite, il consacre une très grande partie de son temps à faire des recherches, à transmettre son histoire, ses connaissances et à faire reconnaître les droits des personnes souffrant de maladies dues aux radiations. 

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Ônaka Shinichi, février 2015

Le 6 août de mon père

par Ônaka Shinichi

 « Ah, je suis tellement fatigué! »

Ce sont ces mots que mon père prononçait souvent qui m’ont le plus marqué.

Dans la matinée du 6 août, à 8h15, mon père était par chance dans notre maison à Toyama (assez loin de l’endroit où la bombe atomique a été lancée). A cette période, il avait 29 ans et travaillait comme travailleur forcé au chantier naval de Kure. Il était retourné à Toyama pour ses congés et devait rentrer à Kure ce jour-là.

A 8h15, il vit un flash lumineux (pika) et entendit immédiatement après une énorme explosion (don) . Il pensa que le dépôt de munitions de Hiroshima avait été bombardé. Il se fit conduire par un voisin en camion et se rendit en une heure environ dans la zone de la gare de Yokogawa. Mon père était déterminé et courageux et j’ai entendu dire par certaines personnes que lorsqu’il y avait des querelles pendant une fête au village la foule se calmait dès qu’il arrivait.  Malgré cela, il fut difficile même pour lui d’entrer dans le centre de la ville en feu. Il voulait retourner à Kure en pensant par la gare de Hiroshima mais il n’y avait plus de ponts au-dessus de la rivière Ôta à cause du bombardement et il a dû remonter vers la zone de Hesaka pour traverser la rivière. Marcher était alors l’unique possibilité. Il ne se souvient absolument de rien de son trajet pour retourner à Kure, sauf d’avoir vomi de très nombreuses fois.  Je me souviens très clairement ce qu’il m’a dit : « Au moment de l’explosion, j’aurais pu être dans la ville de Hiroshima. Si cela avait été le cas, tu ne serais pas là ».

C’est la seule fois que j’ai directement entendu mon père raconter ses souvenirs du bombardement. J’ai entendu ce témoignage lorsqu’il remplissait le questionnaire lancé à travers le Japon par la confédération japonaise des organisations des victimes des bombes nucléaires (nihon-hidankyo). Même si de temps en temps il prononçait le mot « pika », il ne donnait pratiquement aucun détail.

J’exprime ici une supposition personnelle. Selon des données relatives aux radiations, l’exposition à 7000 millisieverts provoquerait la mort dans 100% des cas. L’exposition à 3000 millisieverts causerait des problèmes de conscience et la perte de cheveux. Une exposition à 1000 millisieverts ferait apparaître des symptômes aigus de nausées, vomissements et une grande fatigue. Comme mon père a souffert de vomissements, je pense qu’il a été exposé à des rayonnements radioactifs de plus de 1000 millisieverts. De plus, lorsque la guerre s’est terminée, environ 5 ans avant ma naissance, il a souffert des symptômes de la maladie bura-bura (genbaku burabura byo). Ceux qui souffraient de cette maladie se sentaient dépourvus de force, incapables de persévérance, le sentiment de fatigue ne s’affaiblissait jamais… A cette époque, les examens médicaux ne parvenaient pas à déterminer d’anormalités. Les malades étaient accusés de ne souffrir d’aucune maladie et d’être simplement paresseux. Beaucoup de hibakusha ont sérieusement souffert de ce syndrome. […]

On dit que les hibakusha ont perdu trois choses: la vie et le corps (inochi to karada), la vie quotidienne (kurashi) et le cœur (kokoro). Je pense que c’est parce que mon père n’a pas perdu deux de ces choses, que j’ai pu naître et écrire ici et maintenant ses souvenirs.

D’abord, il ne se trouvait pas dans l’ancien centre-ville de Hiroshima le 6 août à 8h15 et même s’il a reçu beaucoup de radiations résiduelles il n’a perdu ni la vie ni le corps et a pu endurer les effets des radiations de la bombe.
Ensuite, la vie quotidienne. Comme la maison était à Toyama, elle n’a pas directement était détruite et grâce à l’agriculture il a pu se nourrir, malgré la pauvreté. Un physicien de l’Université de Tôkyô qui était venu à Hiroshima pour une enquête sur la bombe atomique mit au point deux règles de traitement : manger et se reposer. Si notre maison avait été située dans le delta de l’ancienne ville de Hiroshima, mon père aurait dû chercher du travail et travailler très dur juste après le bombardement pour reconstruire la maison et trouver de la nourriture. Il serait alors probablement mort avant ma naissance. Je suis sûr que j’ai pu naître parce que mon père n’a pas perdu sa vie quotidienne à ce moment-là.
La raison pour laquelle il n’a jamais beaucoup parlé du bombardement atomique est peut-être qu’il a perdu son cœur. Même maintenant, il n’est pas facile de savoir s’il a décidé d’oublier et de « sceller » les souvenirs de l’enfer qu’il avait vu ce jour-là pour pouvoir continuer à vivre ou s’il a perdu la mémoire à cause d’un problème de conscience.

Même après 65 ans, ce jour-là continue et des hibakusha souffrent encore des répercussions du bombardement. Beaucoup de personnes auraient connu des existences très différentes s’il n’y avait pas eu de bombardement atomique.

Je pense vraiment qu’on ne doit pas oublier ce qui s’est passé ce jour-là et transmettre ces récits aux nouvelles générations. Mon père disait « même si j’ai failli mourir deux fois, une fois à cause de la guerre et une fois à cause de la bombe atomique j’ai eu de la chance et j’ai pu survivre ». Si nous n’éliminons pas les deux raisons pour lesquelles mon père a failli perdre la vie : la guerre et les armes nucléaires, les hommes ne vivront plus sur Terre. C’est pour cette raison, qu’en tant qu’irradié de seconde génération je veux faire de mon mieux.

Numata Suzuko

Le temoignage de Suzuko Numata

J’ai rencontré Suzuko Numata à l’age de 50 ans. Son histoire m’a donné envie de devenir guide. Je suis allé la voir à l’hopital. Elle est morte trois mois plus tard à l’age de 87 ans en 2011.

 
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Pour répandre des graines de Paix à travers le Monde
En transmettant l’expérience de la bombe atomique

par Suzuko Numata

Je suis née à Osaka le 30 juillet 1923. Quand j’avais 5 ans, ma famille a déménagé à Hiroshima à cause du travail de mon père. Ma famille était composée de 5 personnes, mes parents, mon frère aîné, ma sœur cadette et moi. Un petit frère est né à Hiroshima en avril 1929, ce qui faisait que nous étions 6.

Quand j’étais enfant, j’avais une vie confortable et faisais ce qui me plaisait. J’ai terminé l’école élémentaire et je suis entrée dans une école pour filles, pleine de rêves. J’étais ravie de ce nouveau départ. J’étais en huitième année le 7 juillet 1937, quand la guerre Sino-japonaise a éclaté, une guerre qui allait changer nos vies, et même nos cœurs et nos esprits. Je n’avais pas conscience de ce qu’était la guerre et aucune possibilité de la voir comme une réalité. Incapable de résister au système militariste en place autour de moi, en un rien de temps j’étais devenue une petite fille militariste.

Au cours de ce qu’on appelle la «guerre de quinze ans », de l’incident de Mandchourie à la capitulation du Japon le 15 Août 1945, on ne nous a jamais rien dit des actions menées par le Japon en tant qu’agresseur. Nous n’avons jamais rien entendu au sujet des invasions contre la Chine et l’Asie du Sud-Est, le massacre de Nankin, le bombardement de Chongqing, ou les terribles souffrances que nous avons infligées à la Corée. Les faits déplaisants au sujet de la guerre nous étaient dissimulés. Au nom de la «guerre sainte», du «nationalisme», de la «justice» et de la «victoire», nous criions des phrases comme «Hakkoh ichi-u » (Un seul monde sous le ciel), « Ichioku isshin hi-no-tama ni nare » (être comme une boule de feu, 100 millions de personnes unies comme une seule), « Zeitaku wa teki da » (le luxe est l’ennemi), et « Hoshigarimasen, katsu made wa » (Nous ne voudrons rien jusqu’à la victoire). Nous chantions des chants guerriers avec enthousiasme, obéissions aux ordres naïvement et faisions tous les efforts possibles pour aider notre nation à parvenir à la victoire.

Pendant cinq jours à partir du 14 juillet 1939, quand j’étais en dixième année, j’ai été mobilisée pour servir dans un dépôt de matériel militaire. Là-bas, j’ai travaillé avec des élèves de la septième à la dixième année, qui frottaient la rouille sur les boulets de canon. A la place de nos uniformes scolaires avec des marinières, nous portions des pantalons de travail à hauteur du genou, des uniformes d’entrainement, des chaussures en toile sans chaussettes et des gants de travail en coton blanc. Ne réalisant pas à quel point la guerre avait déformé nos esprits, j’étais plutôt fière de moi, qu’une simple fille soit engagée dans un travail « honorable » qui participait à l’effort de guerre. En fait, je voulais enlever cette rouille aussi vite que possible pour envoyer ces boulets de canon au front, en espérant que ces boulets que j’avais polis allaient tuer autant de soldats ennemis que possible et aider à apporter la victoire au Japon. Longtemps après la fin de la guerre, cette expérience m’a fait réfléchir sur le redoutable pouvoir de l’éducation, et j’ai appris à considérer la guerre de deux points de vue, celui des responsables et celui des victimes.

Des rêves brisés à 21 ans

En 1942, après avoir obtenu mon diplôme à l’école des filles, j’ai été embauchée par la Direction générale des communications de Hiroshima où mon père travaillait. Ma sœur cadète a commencé à travailler là en avril, et moi en mai. Mon père, ma sœur et moi travaillions dans le même bâtiment en octobre 1943 quand à l’âge de 19 ans je me suis fiancée. Désormais, je pouvais endurer le désespoir, la pénurie alimentaire, et les uniformes antiaériens ternes que nous portions tous parce que ma joie d’être fiancée me réconfortait. Je suis sûre que mes camarades de classe qui étaient mobilisés avec moi étaient également ravis quand ils ont appris cette bonne nouvelle.

C’était juste notre troisième rencontre quand, en mars 1944, j’ai vu mon fiancé au départ pour le front au Port d’Ujina à Hiroshima, après qu’il ait reçu sa convocation au département de Shimane. En avril, le plus jeune de mes frères qui était alors élève au collège, a rejoint les rangs des jeunes militaires. Il est entré à l’école d’entrainement militaire à Matsuyama, dans le département d’Ehime. Nous n’avons eu aucune nouvelle de lui jusqu’à la fin de la guerre. A ce moment là, en tant que « femmes défendant le front de la maison » nous n’étions pas autorisées à exprimer notre peine. Je n’ai même pas été capable de tenir sa main quand nous nous somme séparés. Dans mon cœur, en revanche, je criais de toutes mes forces, « bats toi comme un vrai soldat et reviens sain et sauf à la maison ». Une fois encore, j’étais aux prises avec cette terrible mentalité que j’avais connue lorsque je polissais les boulets de canon. Dans les semaines et les mois qui ont suivis, alors que je priais pour son retour, nous entendions des histoires à propos de la Bataille d’Okinawa et des raids aériens des B29 dans tout le Japon qui tuaient par milliers et causaient des destructions inimaginables et épouvantables.

Le 1er mai 1945, j’ai été affectée avec trois collègues à la Division d’installation de communication pour la Défense sur le toit du même bâtiment où je travaillais au quatrième étage. Parce que notre travail était lié aux affaires militaires, on ne nous donnait aucune information sur ce que nous faisions. Nous passions nos journées à apprendre à rouler les cigarettes et à faire les courses, jusqu’au soir du 5 août.

Vers la fin du mois de mars, j’ai appris que mon fiancé était censé revenir du front à Hiroshima avec une brève mission autour des 8 9 ou 10 août. Bien qu’à ce moment là il y avait de graves pénuries de nourriture et de vêtements, nos deux familles avaient décidé d’organiser le mariage dès qu’il serait de retour. J’attendais vraiment avec impatience que le mois d’août arrive, pleine des rêves et des espoirs d’une future mariée de 21 ans. Aucun d’entre nous n’a eu de nouvelles concernant la mort de mon fiancé tué sur le champ de bataille en juillet.

Comme le reste du Japon, Hiroshima a entendu les terribles et étranges sirènes antiaériennes avertissant des attaques des B29. Elles nous emplissaient de crainte, et nous trouvions étrange que notre ville, en dépit de sa forte concentration de troupes et installations militaires, n’avait jamais été attaquée comme les autres. La ville est pratiquement restée intacte jusqu’au bombardement atomique du 6 août.

L’expérience de la bombe atomique

Le 6 Août 1945, l’alerte aérienne de la nuit de la veille avait été arrêtée à 2h10 du matin, et les gens de Hiroshima profitaient d’un matin paisible ne pensant pas du tout à l’horreur qui allait arriver à 8h15. Soulagée que la nuit se soit terminée sans aucune attaque, je me préparais pour un autre jour. Et j’étais excitée, anticipant mon mariage qui se déroulerait seulement dans 3 jours. Je m’habillais rapidement. Bien que fatiguée après une nuit d’insomnie, toute ma famille était prête tôt, donc ma mère a suggéré que nous partions tant que l’air était encore frais. Mais alors que nous nous apprêtions à partir, la sirène a retenti à nouveau.

Le bombardement atomique, trois jours avant le jour de mon mariage

Lorsque l’alerte aérienne a sonné, je me sentais mal à l’aise. C’était tôt le matin. Peut-être que c’était une véritable attaque de B29. Pourtant, je pensais que ça s’arrêterait bientôt comme les autres, sans incident. Nous avons juste attendu à la maison. Je n’ai pas regardé l’horloge, mais plus tard j’ai appris que l’alerte avait sonné à 7h09 et s’était arrêtée à 7h31. Ça m’avait semblé durer au moins une heure. Notre petite radio nous avait assuré que tous les avions qui s’étaient approchés de Hiroshima avaient fait demi-tour. Soulagée, j’ai ramassé ma capuche de protection anti aérienne et mon petit kit de premiers soins, j’ai dit au revoir à ma mère, et je suis partie avec mon père et ma sœur pour travailler au Bureau des communications, un bâtiment en béton armé de 4 étages situé à 1000 mètres de ce qui allait bientôt devenir l’hypocentre. Mon frère aîné était en train de travailler au Bureau des finances de Hiroshima, à 1500 mètres de l’hypocentre. Ma mère était à la maison.

Quand on est arrivés au Bureau, mon père est monté au troisième étage et ma sœur au troisième. Je me suis pressée à mon poste sur le toit et je n’ai trouvé aucune autre femme là-bas. Je pensais être la première personne à arriver, mais en jetant un coup d’œil aux bureaux, j’ai vu qu’elles portaient des t-shirts d’hommes. J’ai regardé par-dessus le toit. Il n’y avait aucun nuage dans le ciel bleu éclatant. Les hommes, torses nus faisaient de l’exercice, discutaient ou se faisaient du vent et regardaient le ciel. Je les ai regardés un moment, et j’ai ensuite décidé de commencer à nettoyer la pièce. Le ménage fini, je suis descendue au quatrième étage pour quelques raisons. D’habitude, j’aurais utilisé un des trois robinets d’eau situés sur le toit. Je me serais pliée en quatre pour nettoyer les vêtements, mon dos et ma tête exposés au ciel. Au lieu de ça, après avoir regardé mes collègues à l’extérieur, je me suis mise en route vers le quatrième étage avec mon sceau. Je me tenais dans le hall opposé à l’évier, à côté des marches, quand j’ai vu un flash clair, multicolore.

Je ne pense qu’il m’ait fallu plus de deux minutes pour aller du toit au lavabo du quatrième étage. J’étais face à la cour, dans la direction de l’hypocentre. Je me souviens du mélange lumineux de couleurs : rouge, jaune, bleu, vert et orange. Je ne le savais pas à ce moment-là mais j’ai appris plus tard que j’avais vu le flash libéré au moment de l’explosion de la bombe atomique.

Piégée avec mon pied gauche coupé

Je ne me rappelle pas combien de temps ça a duré, mais la chose suivante dont je me souviens est d’avoir été dans le noir, piégée sous quelque chose de très lourd. Ensuite j’ai encore perdu connaissance. Bien que je me sois tenue debout dans le hall d’entrée, j’ai été projetée par le souffle dans une pièce. Dans la pièce, tout s’était écroulé, et mon pied gauche avait presque était sectionné de ma jambe au niveau de la cheville. Pendant que j’étais inconsciente, une étrange odeur de fumée se répandait dans la pièce. J’ai été trouvée par quelqu’un qui s’était échappé dans la cour à l’extérieur, qui avait remarqué cette fumée et était revenu dans le bâtiment pour apporter son aide. Il m’a sorti de dessous les décombres, mais parce que ma jambe était tranchée, il a dû me porter sur son dos pour me descendre au quatrième étage. C’était tout ce qu’il pouvait faire pour nous conduire au plein air. Alors qu’il me portait dehors, le feu était en train de se propager du quatrième aux troisième et second étages. Plus tard, mon père m’a dit que les flammes soufflaient en dehors des fenêtres comme des rideaux rouges chatoyants. Si mon sauveur était venu juste une seconde plus tard, je n’aurais pas survécu. Je serais restée piégée et serait morte en criant et en pleurant des larmes d’agonie et de haine.

Quand l’on m’a emmenée dans la cour, je pouvais difficilement voir ou entendre. La panique régnait, et même ceux qui étaient blessés couraient dans tous les sens avec frénésie. Mon père faisait partie de cette foule, courant dans tous les sens en criant « Où est ma fille ? Je ne trouve pas ma fille ! ». Il a été choqué de voir ma cheville blessée et il suppliait ceux qui étaient autour de lui, et qui étaient eux- mêmes blessés, pour avoir de l’aide. Finalement, quelqu’un a fini par trouver un tatami. J’ai été allongée dessus et on m’a emmenée dans un endroit plus sûr. Bien que j’ai perdu connaissance plusieurs fois, quand ils ont réussi à stopper les saignements, j’ai repris conscience et ma vie était sauvée. Quand ma vue et mon ouïe sont devenues plus claires, j’ai vu des figures qui ressemblaient difficilement à des humains, et les cris et les larmes qu’ils exprimaient dans leur agonie « De l’eau ! » « A l’aide ! » « Maman ! » venaient d’un Enfer sur Terre.

Une personne au visage noirci était accroupie de douleur à mon pied droit. C’était ma sœur cadette, qui saignait à cause des nombreux fragments de verres plantés dans sa tête et dans ses bras. Je n’ai compris que c’était elle que lorsqu’elle m’a appelée « ma sœur ! ». Combien de temps s’était écoulé depuis que j’avais vu ce flash magnifique ? Le ciel s’est soudain assombri et de grosses gouttes de pluie ont commencé à tomber. Plus tard, j’ai entendu que c’était une pluie noire radioactive. La pluie trempait tout : le moignon de ma jambe, les victimes brûlées, les morts. Curieusement, ma cheville gauche ne me faisait plus mal du tout, mais après trois jours sans traitement médical, la blessure a commencé à suppurer jusqu’au genou, mettant ma vie en danger. Dans la nuit du 9 août, un médecin qui était venu avec une équipe d’une autre préfecture m’a examiné à l’aide de lampes de poche et de bougies. Il m’a dit que le seul moyen de me sauver était d’amputer ma jambe gauche au-dessus du genou. A l’aube du 10 août, ma jambe a été amputée au niveau de la cuisse sans anesthésie. J’ai poussé un cri terrible pendant que la scie coupait ma jambe, mais l’amputation a sauvé ma vie.

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Le courage de vivre donné par l’Aogiri bombardé

Le premier étage du Bureau des Communications était utilisé comme centre de secours temporaire et j’ai été soignée là-bas. La pièce était sale, et les asticots infestaient toutes nos plaies. Avec le cri angoissé de la conscience, les divagations des délirants, et les cris des agonisants, c’était vraiment un Enfer sur Terre, les morts et les vivants étaient allongés côte à côte. Pendant que j’étais allongée sur mon lit l’air était lourd de la puanteur du sang, du pus et des corps qui brulaient, qui continuaient jours et nuits dans le désert brulé qui avait un jour était Hiroshima.

J’ai subi quatre opérations sur ma jambe gauche avant d’être finalement autorisée à partir après 18 mois d’hospitalisation. Je suis partie en 1947 dans une poussette faite à partir d’un fauteuil roulant rudimentaire. Ma mère le poussait et j’ai pleuré pendant tout le chemin du retour en voyant ma ville tellement transformée que je ne pouvais pas la reconnaitre. Notre maison était une petite cabane construite avec des planches au milieu des décombres.

Mon père n’était pas blessé. Ma mère a juste reçu des blessures légères à la main gauche. Mon frère aîné avait des brûlures au visage et à la poitrine et ma sœur a reçu des coupures partout au visage et sur les bras. Notre famille n’a pas complétement était réunie avant le 15 août, quand mon frère cadet a été libéré du service militaire et est rentré à la maison. Mon mariage avait été prévu en août mais mon fiancé a été tué en juillet. J’ai appris sa mort tardivement en août à l’apogée de ma souffrance due à la douleur et à l’angoisse de perdre ma jambe. J’ai pris la nouvelle comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre. J’ai perdu tout désir de vivre, ou même de penser et j’étais incapable d’apprécier le fait d’avoir été sauvée alors que d’innombrables vies précieuses avaient été perdues. A la place, tout mon chagrin s’est transformé en dégoût et mes jours étaient remplis de pensées suicidaires. Ce qui m’a sauvé du désespoir a été la rencontre avec les arbres aogiri. Trois arbres avaient été terriblement brûlés dans le bombardement mais déjà, de nouvelles branches solides apparaissaient.

Quatre aogiri poussaient dans la cour du Bureau des Communications quand j’y travaillais. Mes collègues et moi avions l’habitude de faire des pauses et de se relaxer sous ces arbres. Trois de ces arbres brûlés par les rayons de la bombe atomique ce matin-là ont survécu. Une rumeur circulait et disait qu’aucune plante ne pousserait à Hiroshima avant 70 ans, et je le croyais. Mais quand j’ai vu les trois arbres survivants pour la première fois après la guerre, chacun d’eux avait des minuscules brindilles et feuilles qui émergeaient des cicatrices noircies. En fixant ces arbres, mes pensées suicidaires se sont transformées en pensées de vie. Ces arbres m’ont donné la force de me remettre. Le bâtiment bombardé a été remplacé en 1973 par un bâtiment de 8 étages et la cour a été supprimée. Par conséquent, les arbres ont été replantés à leur emplacement actuel au Parc du Mémorial de la Paix.

Témoigner pour vivre comme un survivant sans aucun regret

Il m’a fallu longtemps avant de pouvoir me relever sur mes pieds, mais je suis retournée à l’école en espérant pouvoir aider à éloigner l’humanité de sa bêtise. J’ai commencé à enseigner et j’ai enseigné pendant 28 ans à partir de 1951, jusqu’à ma retraite en 1979. Mon frère ainé est mort, et mes parents sont morts en s’inquiétant pour le futur de leurs filles. Mon frère cadet profite d’une vie heureuse, entouré de ses petits-enfants. Moi et ma sœur cadette, qui a été atteinte par les effets des radiations et qui a souffert d’une maladie après l’autre, vivons ensemble et nous soutenons mutuellement. Au cours des 28 années de ma carrière dans l’enseignement je n’ai jamais parlé de ce jour-là. Après ma retraite, j’ai réalisé que j’étais à l’aube de la vieillesse et j’ai décidé de commencer à parler. Aujourd’hui, je consacre mes jours à cette mission, Avoir vécu un demi-siècle depuis le bombardement atomique représente quelque chose de marquant, mais pour moi, c’est le moment de nous engager pour transmettre la vérité du bombardement atomique aux générations suivantes, de manière à ce que les horreurs commises par nos pères ne soient pas répétées. Il faut apprendre la vérité à propos du passé, admettre humblement les erreurs qui ont été faites et tourner nos regards vers les guerres de combat, les armes nucléaires, la discrimination, la pollution et la destruction de l’environnement. communiquer mon expérience aux jeunes générations qui n’ont jamais connu la guerre, pour leur apprendre la sacralité de la vie et l’importance vitale de faire et de garder la paix. Aussi longtemps que je serai en vie, ça restera mon devoir, et je suis résolue à servir cette cause en racontant mon expérience.

Ne jamais répéter l’erreur

Je remercie toujours les mouvements des survivants de la bombe atomique, les mouvements populaires et les activités qui ont vu le jour dans la période de reconstruction après la guerre. Ils ont dépassé beaucoup d’obstacles difficiles et ont travaillé dur pour la paix ce qui a préparé le chemin pour ceux d’entre eux qui parlent aujourd’hui. Nous devons prendre soin de cette route qu’ils ont tracée, et elle devrait être entretenue et maintenue par les jeunes qui vivront dessus au XXI ème siècle. Nous ne devons pas laisser l’expérience de Hiroshima s’effacer.

Je privilégie les rencontres avec beaucoup de gens qui veulent apprendre sur Hiroshima. J’apprécie les opportunités grandissantes d’échanges avec les jeunes enfants, les lycéens, les étudiants, les adultes, les étrangers, qui m’écoutent avec des yeux brillants et aucune trace de lassitude de leurs voyages à Hiroshima. Je rencontre beaucoup de gens et en apprend beaucoup d’eux, et faire comme ça donne du sens à ma vie ainsi que du courage et de l’espoir pour voir le soleil se lever le lendemain.

Donner mon témoignage est ma manière de planter les grains de la paix. J’espère que beaucoup de gens joindrons leurs mains et travaillerons ensemble pour planter les graines une par une. Pour l’amour de notre magnifique Terre et pour un futur plus lumineux et merveilleux, plantons les graines de notre cœur, en commençant par ceux qui sont autour de nous.

La Paix est le stade ultime de la joie, alors que l’ignorance mène à l’absurdité. Maintenant que nous vivons dans un temps de paix, nous pouvons regarder objectivement nos sociétés et évaluer nos actions. S’il y a de la compréhension entre les Nations, de la confiance et de l’amour entre les gens, nous serons capables de communiquer entre nous. Dans l’espoir que les tous les gens à travers le monde puissent vivre dans la paix et le bonheur, je continuerais mon voyage à travers l’histoire pour chercher la vérité. J’ai visité les Etats-Unis, l’Europe, l’Union soviétique, la Malaisie, Singapour, Belau, les Philippines, le Vietnam, Auschwitz, la Chine, la Corée du Sud, Paname et Okinawa. Je visite Okinawa et la Corée du Sud tous les ans.

Laissez-moi terminer en disant qu’il y a quatre mots qui guident mes activités quotidiennes de guide : rencontre, inspiration, découverte et départ.

Le 6 août 1945 de mon père, Hiroshima – par Mito Tomie

Pendant la guerre, ma mère Mito Tomie et mon père Mito Yoshio vivaient dans le centre de Hiroshima. Vers la fin de la guerre, les habitants qui vivaient là ont reçu l’ordre de partir à la campagne car il était devenu très dangereux de vivre là où ils étaient. Donc, trois mois avant le bombardement atomique, ma mère et mon père sont partis vivre avec leurs parents dans un village situé à environ 7 kilomètres, de l’autre côté d’une petite montagne de Hiroshima. Chaque jour, mon père et mon grand-père Anada Hoichi, ainsi que beaucoup d’autres gens du village, se rendaient à Hiroshima pour travailler. Ma mère était enceinte de moi de 4 mois quand la bombe a été lancée.

Ma famille
Ma famille
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Ma mère et mon père
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Mon grand-père

Le 6 août 1945 de mon père, Hiroshima
                                                                                                        Par Mito Tomie

Ce jour-là, il y a 58 ans, c’est quelque chose que je ne peux toujours pas oublier. C’est aussi quelque chose dont je ne veux certainement pas me souvenir, quelque chose dont je veux pas parler. Même si j’en parle, personne ne peut sentir ce que ça signifie vraiment. Je ne veux pas y penser. Ça me fait mal au cœur. Malgré ça, si je ne veux pas que ça se reproduise, il semble sage que je l’écrive quelque part.

Le grondement du B-29 ce jour-là n’était pas comme ceux de d’habitude, il était profond et fort, comme si ça secouait mon ventre. Juste au même moment où je sortais de la maison, j’ai vu un énorme avion noir disparaitre vers l’ouest, à peine au-dessus du Mont Gosaso. Il y a eu une immense explosion et le toit de ma maison s’est effondré au sol, éparpillant des cendres et de la suie partout. A partir de ce moment-là, les portes coulissantes en papier et les fenêtres n’étaient plus droites, mais je ne l’ai remarqué que bien plus tard.

Un peu de temps est passé, et nous avons reçu l’information qu’il y avait un feu au milieu de la ville de Hiroshima, mais je ne croyais toujours pas ce que j’avais entendu. « Ça n’a pas pu arriver » je me suis dit à moi-même, mais au même moment, mon cœur battait très vite depuis que je savais ça parce que nous étions en pleine guerre, donc ça avait très bien pu se produire. C’est ce que mes voisins devaient ressentir aussi je suppose, alors que nous marchions tous vers une montagne voisine. Personne ne disait un mot. Nous sommes juste rapidement montés au sommet. La montagne était l’endroit où nous venions chaque année le 3 avril, avec des sacs de nourriture pour voir les cerisiers en fleurs. Depuis tout en haut, on pouvait apprécier la vue de Hiroshima. Ce que nous avons vu ce jour-là, en revanche, était littéralement une mer de feu qui s’étendait sur toute la ville.

Chacun d’entre nous se sentait étourdi, nos pieds étaient figés au sol, tremblant, sans aucun bruit, aucune parole. Ça ne pouvait pas s’être produit. Ça ne pouvait juste pas. Un peu plus tard, les gens ont retrouvé leurs sens, et ont commencé à s’inquiéter pour leurs maris qui étaient partis travailler le matin même. Nous avons commencé à marcher pour rentrer chez nous. Toujours en silence.

Bientôt les nouvelles au sujet des victimes ont commencé à se répandre auprès de chacun de nous dans notre village. Petit à petit, nous avons découvert qui avait été blessé ou brûlé.Aucun de nous ne savait quoi faire ou comment se rendre utile. Alors que nous étions trop abattus pour aider, les gens qui étaient blessés ont commencé à être envoyés en camion vers les écoles et les temples.

Je n’ai pas mangé. Non, en réalité, je ne me souviens pas avoir mangé. Tout ce à quoi je pouvais penser, c’était à l’état de mon père et de mon mari. J’ai réalisé que c’était déjà en train de devenir sombre. Personne ne disait dans ma famille « ils ont dû mourir brûlés », mais c’était là, dans chacun de nos cœurs. On allait et venait, dedans et dehors.

Nous avions des lumières dehors mais elles étaient faibles. A environ 9heures du soir, dans la faible lueur, il y a eu une voix qui a dit « Je suis rentré ». Je me suis précipitée à l’entrée pour voir que c’était mon père. « Fantôme ». C’est sûrement ce que les gens auraient dit pour exprimer ce que j’ai vu.

Son visage était couvert de noir, ou sa tête, je ne pourrais pas dire. Ce qui semblait être ses vêtements étaient déchirés et tombaient au sol. C’était comme si tout était couvert de wakame (algues séchées) froissés. Même son pantalon était comme ça, et je pouvais voir à travers les trous que sa peau était aussi recouverte de quelque chose de noir. Malgré ça, il était en vie, et en sécurité à la maison, j’étais donc soulagée.

Mon mari en revanche, n’est pas rentré à la maison cette nuit-là. Ne sachant pas comment le chercher, le temps passait, et je m’inquiétais pendant toutes les nuits. Il n’est pas non plus rentrée le jour d’après. Deux jours plus tard il est enfin revenu. Il était enseignant et avait survécu car il était au fond d’une cage d’escalier à l’école quand c’est arrivé. Il nous a dit qu’il ne pouvait pas rentrer à la maison car il devait aider ses élèves.

Quand la ville a été bombardée, mon père était sur le chemin du travail, à seulement 600 mètres de l’hypocentre. Quand la bombe a explosé, il a été brûlé vivant et blessé par des débris. Sa mémoire de cet instant-là n’est pas claire, mais il a finalement réussi à sortir des débris, aidé par quelques étudiants qui étaient alors mobilisés dans la ville. Il a ensuite marché, en évitant le feu, et une femme qu’il ne connaissait pas lui a donné son parapluie en disant : « S’il vous plait, prenez ça. Il fait trop chaud par ici. » Il a pris le parapluie et a marché une demi-journée pour rentrer à la maison.

Il était tellement heureux qu’il a survécu, et a dit à notre famille et nos voisins qu’il l’avait échappé belle. On a compté ses blessures, il en avait 19. Il avait aussi quelques douleurs au corps donc il a été voir un médecin. Environ 10 jours plus tard, de petites taches rouges – chacune d’entre elles faisait la taille d’une châtaigne – sont apparues sur tout son corps. Le médecin en chef de la Clinique Nationale Hataka a dit que c’était dû à l’effet du gaz toxique dégagé par la bombe, et que malheureusement, il n’avait aucun médicament. Le médecin a suggéré que des échanges de sang pourraient aider et nous avons donc essayé plusieurs fois avec le sang de son fils. Malgré ça, son corps est devenu de plus en plus faible. Quelque chose qui ressemblait à des boyaux de poisson sortait quand il vomissait et dans ses diarrhées. Ça remplissait plusieurs bassines. Quand ça arrivait, c’était comme si tous ses

organes étaient expulsés dehors… Ce qui sortait avait une odeur horrible, qui emplissait l’air pendant très longtemps.

Jour après jour il est devenu très faible, trop faible pour bouger ou manger. Nous avions entendu que des vers grillés, qu’on trouvait dans les châtaigniers seraient bons pour sa gorge. Nous avons donc coupé des arbres et fait griller les vers blancs que nous trouvions, ce qu’il ne pouvait toujours pas manger. C’était tout ce que nous pouvions faire, car pendant ces jours-là, il n’y avait pas beaucoup de médicaments disponibles pour les gens ordinaires comme nous. A la fin il a perdu sa voix. A partir de là nous avons essayé de communiquer en utilisant un stylo, mais il était trop faible pour le tenir. Il est devenu encore plus faible. Trois jours avant de mourir il nous a dit d’aller chercher un paquet enveloppé dans un tissu violet qui se trouvait dans le deuxième tiroir de sa bibliothèque. Nous l’avons fait. A l’intérieur il y avait de l’argent qu’il avait retiré de son propre compte bancaire. Il nous a dit de le diviser et de le donner aux membres de la famille et aux amis proches qui avaient tant compté pour lui.

Dans la matinée du 3 septembre, il voulait que nous l’aidions à changer son pyjama car il voulait écouter les informations de 7heures. Nous avons changé ses sous-vêtements et mis le futon plus haut derrière son dos pour qu’il puisse s’assoir droit. Il était en train d’écouter la radio avec les deux mains sur les genoux et les yeux fermés. Il était si beau. Les informations parlaient de l’acte de capitulation qui avait été signé à bord de l’USS Missouri juste le jour précédent. L’émission s’est terminée à 7h25. Au même moment, le cœur de mon père s’est arrêté de battre. Le dernier moment de sa vie était si beau, si propre et convenable pour son caractère méticuleux.


Postscript par Mito Kosei, mai 2013

Ne réalisant pas qu’il y avait des radiations dans la ville, ma mère est entrée dans Hiroshima trois jours après le bombardement atomique pour voir dans quel état était notre maison. Elle était enceinte de moi de quatre mois. Je suis né en janvier 1946. J’étais très chétif pendant mon enfance, et je manquais l’école parfois pendant presque un mois, souffrant de divers types de maladies infectieuses, qui devaient être dues à une faiblesse immunitaire.

Ma mère a développé un cancer de la vessie il y a 18 ans, mais heureusement elle a guéri. Il y a 8 ans elle a soudain eu une très forte fièvre et de sévères douleurs dans le dos à cause d’un virus particulier. Elle est restée à l’hôpital pendant presque la moitié d’une année et est restée confinée au lit plus de 4 mois. A un certain moment, elle ne pouvait plus se lever car ses muscles étaient trop faibles. Son médecin a dit qu’il lui faudrait au moins 6 mois avant de pouvoir aller faire ses courses, mais elle a un esprit très fort de nature, et a travaillé très dur pour les exercices de rééducation pendant deux mois à l’hôpital. Trois mois après avoir quitté l’hôpital elle était capable d’aller faire ses courses dans Hiroshima. Aujourd’hui elle a 95 ans, elle va très bien et parait beaucoup plus jeune.

Physiquement, mon père est resté en très bonne santé, sauf pendant la dernière année de sa vie puisqu’il est devenu sénile et diabétique. Il est mort il y a 12 ans à l’âge de 93 ans. Mon père ne nous a jamais raconté ce qu’il avait vécu. Toute sa vie, il a gardé le silence à cause du traumatisme émotionnel. Les survivants n’ont jamais reçu aucun traitement pour parvenir à vivre avec le stress mental dont ils ont souffert. Même aujourd’hui, 67 ans plus tard, très peu de survivants peuvent raconter leur histoire aux autres. Quand j’ai décidé de devenir guide au Parc de la Paix à Hiroshima, j’ai demandé à ma mère d’écrire son témoignage, au moins au sujet de mon père. A cause du traumatisme, il lui a fallu la moitié d’une année pour commencer à écrire, et le même temps pour finir. Elle ne veut toujours pas écrire ce qu’elle a vu quand elle est entrée à Hiroshima, trois jours après l’explosion nucléaire.

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