Une génération de l’après

J’ai rencontré Ônaka Shinichi pendant l’été 2014, dans le Parc de la Paix à Hiroshima. Il est né en 1950 et fait partie de ces irradiés de seconde génération (hibaku ni sei) qui ont dû faire face au parcours long et difficile de ceux qui tentent de retracer l’histoire de leur famille. 
C’est en discutant avec lui que j’ai compris pour la première fois que les irradiés (survivants des bombardements atomiques ou victimes d’accident nucléaire comme celui de Fukushima) pouvaient être victimes de discrimination. Ônaka Shinichi avait plus de 30 ans lorsqu’il a appris que ses parents avaient survécu au bombardement de Hiroshima.
Pourquoi tant d’années de silence? Pourquoi avoir enfoui un tel secret?
Les explications sont diverses. Le traumatisme d’abord, qui cause une impossibilité de mettre des mots, de raconter l’expérience vécue, voire même de se rappeler. Le sentiment de culpabilité ensuite, éprouvé par certains survivants qui ne sont pas venus en aide aux blessés qui mourraient autour d’eux et se sont échappés en dehors de la ville pour survivre. La discrimination enfin. Beaucoup d’irradiés ont souffert d’une discrimination, vécue ou anticipée, qui a abouti au refus de parole. Pour Ônaka Shinichi, cette crainte de la discrimination aurait conduit ses parents à ne pas lui raconter leur passé, pour le protéger de cette étiquette d’enfant d’irradié qui aurait pu l’empêcher de trouver du travail ou de se marier.
Aujourd’hui à la retraite, il consacre une très grande partie de son temps à faire des recherches, à transmettre son histoire, ses connaissances et à faire reconnaître les droits des personnes souffrant de maladies dues aux radiations. 

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Ônaka Shinichi, février 2015

Le 6 août de mon père

par Ônaka Shinichi

 « Ah, je suis tellement fatigué! »

Ce sont ces mots que mon père prononçait souvent qui m’ont le plus marqué.

Dans la matinée du 6 août, à 8h15, mon père était par chance dans notre maison à Toyama (assez loin de l’endroit où la bombe atomique a été lancée). A cette période, il avait 29 ans et travaillait comme travailleur forcé au chantier naval de Kure. Il était retourné à Toyama pour ses congés et devait rentrer à Kure ce jour-là.

A 8h15, il vit un flash lumineux (pika) et entendit immédiatement après une énorme explosion (don) . Il pensa que le dépôt de munitions de Hiroshima avait été bombardé. Il se fit conduire par un voisin en camion et se rendit en une heure environ dans la zone de la gare de Yokogawa. Mon père était déterminé et courageux et j’ai entendu dire par certaines personnes que lorsqu’il y avait des querelles pendant une fête au village la foule se calmait dès qu’il arrivait.  Malgré cela, il fut difficile même pour lui d’entrer dans le centre de la ville en feu. Il voulait retourner à Kure en pensant par la gare de Hiroshima mais il n’y avait plus de ponts au-dessus de la rivière Ôta à cause du bombardement et il a dû remonter vers la zone de Hesaka pour traverser la rivière. Marcher était alors l’unique possibilité. Il ne se souvient absolument de rien de son trajet pour retourner à Kure, sauf d’avoir vomi de très nombreuses fois.  Je me souviens très clairement ce qu’il m’a dit : « Au moment de l’explosion, j’aurais pu être dans la ville de Hiroshima. Si cela avait été le cas, tu ne serais pas là ».

C’est la seule fois que j’ai directement entendu mon père raconter ses souvenirs du bombardement. J’ai entendu ce témoignage lorsqu’il remplissait le questionnaire lancé à travers le Japon par la confédération japonaise des organisations des victimes des bombes nucléaires (nihon-hidankyo). Même si de temps en temps il prononçait le mot « pika », il ne donnait pratiquement aucun détail.

J’exprime ici une supposition personnelle. Selon des données relatives aux radiations, l’exposition à 7000 millisieverts provoquerait la mort dans 100% des cas. L’exposition à 3000 millisieverts causerait des problèmes de conscience et la perte de cheveux. Une exposition à 1000 millisieverts ferait apparaître des symptômes aigus de nausées, vomissements et une grande fatigue. Comme mon père a souffert de vomissements, je pense qu’il a été exposé à des rayonnements radioactifs de plus de 1000 millisieverts. De plus, lorsque la guerre s’est terminée, environ 5 ans avant ma naissance, il a souffert des symptômes de la maladie bura-bura (genbaku burabura byo). Ceux qui souffraient de cette maladie se sentaient dépourvus de force, incapables de persévérance, le sentiment de fatigue ne s’affaiblissait jamais… A cette époque, les examens médicaux ne parvenaient pas à déterminer d’anormalités. Les malades étaient accusés de ne souffrir d’aucune maladie et d’être simplement paresseux. Beaucoup de hibakusha ont sérieusement souffert de ce syndrome. […]

On dit que les hibakusha ont perdu trois choses: la vie et le corps (inochi to karada), la vie quotidienne (kurashi) et le cœur (kokoro). Je pense que c’est parce que mon père n’a pas perdu deux de ces choses, que j’ai pu naître et écrire ici et maintenant ses souvenirs.

D’abord, il ne se trouvait pas dans l’ancien centre-ville de Hiroshima le 6 août à 8h15 et même s’il a reçu beaucoup de radiations résiduelles il n’a perdu ni la vie ni le corps et a pu endurer les effets des radiations de la bombe.
Ensuite, la vie quotidienne. Comme la maison était à Toyama, elle n’a pas directement était détruite et grâce à l’agriculture il a pu se nourrir, malgré la pauvreté. Un physicien de l’Université de Tôkyô qui était venu à Hiroshima pour une enquête sur la bombe atomique mit au point deux règles de traitement : manger et se reposer. Si notre maison avait été située dans le delta de l’ancienne ville de Hiroshima, mon père aurait dû chercher du travail et travailler très dur juste après le bombardement pour reconstruire la maison et trouver de la nourriture. Il serait alors probablement mort avant ma naissance. Je suis sûr que j’ai pu naître parce que mon père n’a pas perdu sa vie quotidienne à ce moment-là.
La raison pour laquelle il n’a jamais beaucoup parlé du bombardement atomique est peut-être qu’il a perdu son cœur. Même maintenant, il n’est pas facile de savoir s’il a décidé d’oublier et de « sceller » les souvenirs de l’enfer qu’il avait vu ce jour-là pour pouvoir continuer à vivre ou s’il a perdu la mémoire à cause d’un problème de conscience.

Même après 65 ans, ce jour-là continue et des hibakusha souffrent encore des répercussions du bombardement. Beaucoup de personnes auraient connu des existences très différentes s’il n’y avait pas eu de bombardement atomique.

Je pense vraiment qu’on ne doit pas oublier ce qui s’est passé ce jour-là et transmettre ces récits aux nouvelles générations. Mon père disait « même si j’ai failli mourir deux fois, une fois à cause de la guerre et une fois à cause de la bombe atomique j’ai eu de la chance et j’ai pu survivre ». Si nous n’éliminons pas les deux raisons pour lesquelles mon père a failli perdre la vie : la guerre et les armes nucléaires, les hommes ne vivront plus sur Terre. C’est pour cette raison, qu’en tant qu’irradié de seconde génération je veux faire de mon mieux.

Un survivant de la bombe atomique parle

NO MORE HIROSHIMAS!

PEACE NEVER FLOWS FROM HATE.

Blog de Mito Kosei (japonais)

Blog de Mito Kosei (anglais)

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Photo prise en juillet 2014

Je suis un des plus jeunes survivants du bombardement atomique. Ma mère était enceinte de moi de 4 mois quand elle est entrée dans le centre de Hiroshima, trois jours après le bombardement.

Quand j’étais petit j’ai très souvent été malade.
Malgré deux maladies graves, ma mère est aujourd’hui toujours en vie et a 97 ans. Mon père était à 3 kilomètres de l’hypocentre quand la bombe a explosé mais il a vécu jusqu’à l’âge de 93 ans.
Mon grand-père était à 600 mètres de l’hypocentre et il est mort un mois plus tard.

Voici le témoignage de ma mère, sur la mort de son père.

Je suis guide devant le Dôme de la bombe atomique depuis 2006 pour dire la vérité, en espérant que l’opinion du monde entier puisse conduire à l’abolition des armes nucléaires.
S’il vous plait, si vous visitez Hiroshima, trouvez-moi et venez me parlez.

Le témoignage de Suzuko

Numata Suzuko a perdu sa jambe à cause de la bombe atomique et elle a raconté son expérience jusqu’à sa mort à l’âge de 87 ans. C’est elle qui m’a inspiré pour devenir guide. S’il vous plait, lisez son témoignage.

Un couple américain que j’ai guidé a fait un film intitulé THAT DAY, qui appelle à l’abolition des armes nucléaires, s’il vous plait, regardez-le.

J’espère que ce blog vous aidera à connaitre « Hiroshima ».

Ma devise de guide:
Chaque rencontre est un trésor, 
pour que ça ne se reproduise plus jamais .


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Nombre de morts
(à la fin de l’année 1945)

140 000

Coréens : 20 000
Américains (prisonniers de guerre) : 12
Etudiants asiatiques : 8


Pape Jean-Paul II, « Appel pour la paix », 1981

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« Se souvenir du passé, c’est s’engager pour l’avenir. »
« Se souvenir d’Hiroshima, c’est s’engager pour la paix.
Se souvenir de ce que les gens de cette ville ont souffert, c’est renouveler notre foi dans l’homme, dans sa capacité de faire ce qui est bien, dans sa liberté de choisir ce qui est juste, dans sa détermination de changer le désastre en un nouveau commencement. »

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 Questions fréquentes

K. Harada

: Pourquoi le Japon a commencé la guerre ?

  • Le Japon contrôlait la Péninsule coréenne, Taiwan et la partie nord-est de la Chine. A l’inverse, les Etats-Unis, ainsi que d’autres pays ont pris de sévères mesures économiques contre le Japon. Le Japon avait alors désespérément besoin de ressources naturelles, en particulier de métal et de pétrole.
  • La partie sud-est de l’Asie était alors contrôlée par différentes nations occidentales (Etats-Unis : Philippines, Royaume-Uni : Inde/ Birmanie, France : Viet Nam/Laos/Cambodge, Pays-Bas : Indonésie, Portugal : Timor oriental). Le Japon disait que la guerre avait pour but de libérer ces pays asiatiques du contrôle occidental. Mais en réalité le Japon avait pour intention d’obtenir des ressources naturelles de ces zones.

Q : Est-ce que les Japonais sont contre la guerre ?

  • On a appris aux gens, et ils croyaient que la guerre menée par le Japon était juste, et avait pour but d’aider les autres pays d’Asie. Pour eux, les Américains et les Anglais étaient très violents et les asiatiques souffraient sérieusement.
  • Le gouvernement japonais et les autorités militaires contrôlaient les civils très fermement. Si une personne s’opposait ouvertement à la guerre, elle était appelée « traître », « non-japonais » et arrêtée.

Q : Est-ce qu’il y a eu des alertes pour prévenir le lancement de la bombe atomique ?

  • Non, il y a juste eu des avertissements de manière générale, qui disaient que si le Japon ne capitulait pas immédiatement, les raids aériens seraient multipliés.
  • Les autorités militaires américaines ont décidé de ne pas donner d’alerte particulière à l’avance. Ils pensaient, que si une alerte était donnée, les forces japonaises auraient peut-être essayer d’intercepter les bombardiers américains, fait évacuer la zone autour de la cible ou emmené des prisonniers de guerres américains à cet endroit-là.

Q : Est-ce que l’utilisation d’une arme atomique était illégale ?

  • Il n’y avait pas de loi internationale qui disait explicitement que l’utilisation d’armes atomiques était illégale. Mais une loi internationale, adoptée par la Conférence Internationale de la Paix de La Haye en 1889, interdit l’utilisation d’armes qui infligerait la mort inutile de personnes.
  • En juillet 1996, La Cour Internationale de Justice (à La Haye, aux Pays-Bas) a jugé que la menace ou l’utilisation d’armes nucléaires serait une violation de la loi internationale appliquée dans le cas de conflits armés.

Q : Pourquoi les Américains ont-ils utilisé deux types différents d’arme nucléaire ?

  • Ils n’avaient pas la certitude de pouvoir développer l’arme atomique à temps donc ils ont essayé de deux manières différentes. Au final, ils ont réussi à mettre au point les deux types d’arme. Une bombe à l’uranium, et deux bombes au plutonium ont été construites. Comme le mécanisme d’une bombe au plutonium est complexe, ils avaient besoin de la tester pour voir si cela fonctionnait. Une bombe au plutonium a donc été utilisée pour un essai, et les autres ont été utilisées pour bombarder Hiroshima et Nagasaki.

Q : Quelle était la différence entre les explosions à Hiroshima et à Nagasaki ?

  • La puissance de la bombe à Hiroshima était de 16Kton (l’équivalent du TNT) alors que la bombe de Nagasaki était de 21Kton. La bombe de Nagasaki était 1.3 fois plus puissante que celle d’Hiroshima.
  • A Nagasaki, la bombe a explosé à 3km de la cible prévue. Comme cette zone était moins peuplée, le nombre de mort a été plus faible qu’à Hiroshima.

Q : Est-ce que les Japonais ont su que les bombes étaient des bombes atomiques rapidement après les bombardements ?

  • Le jour d’après, le quartier général impérial a seulement annoncé que Hiroshima avait était dévastée par un nouveau type de bombe mais ils n’ont dit que c’était une bombe atomique qu’après la fin de la guerre.
  • Juste après la guerre, le Japon était occupé par les forces alliées. Les forces d’occupation avaient peur que si les dégâts causés par la bombe atomique devenaient largement connus au Japon, les gens aient du ressentiment envers les Américains. Ça aurait certainement perturbé leurs opérations d’occupation et conduit le Japon vers l’Union Soviétique. Ils ont donc imposé un code de presse qui interdisait de diffuser des informations sur la bombe atomique.

Q : Combien de temps ce code de presse a été imposé ?

  • Il a été effectif jusqu’au traité de paix entre le Japon et les Etats-Unis en avril 1952.
  • Entre les mois de mai 1946 et novembre 1948, le Tribunal militaire de Tôkyô a été tenu par les forces alliées. Plus de 20 leaders japonais ont été jugés coupables pour avoir causé la guerre et il a été considéré que les Américains ne devaient pas être accusés pour le résultat de la guerre. Au vu de cette situation, le code de presse a été levé.

Q : Est-ce que les survivants ont reçu suffisamment d’aide ?

  • Parce que le code de presse a été mis en place par les forces alliées et qu’il a été effectif jusqu’en 1952, la souffrance tragique connue par Hiroshima n’a pas été officiellement discutée au Japon et les survivants n’ont pas reçu d’aide pendant un long moment.
  • Une loi pour un soutien médical a été établie en 1957, et une loi pour une pension de vie a été instaurée en 1968. Cela est arrivé deux décennies après le bombardement.

Q : Est-ce que les Etats-Unis ont indemnisé pour les dommages causés par la guerre ?

  • Les Etats-Unis n’ont pas du tout dédommagé pour les dégâts causés par la guerre, y compris ceux causés par la bombe atomique. Suivant le jugement du Procès de Tôkyô, il a été considéré que les dirigeants japonais étaient pleinement responsables des dégâts et dévastations.
  • Les Etats-Unis ont cependant beaucoup aidé le Japon pour la reconstruction. Ils pensaient que vu que le Japon avait désespérément besoin d’assistance pour la remise en état du pays, si les Etats-Unis ne dispensaient pas cette aide, le Japon se tournerait vers l’Union Soviétique.

Q : Qu’est-il arrivé aux dirigeants japonais après la guerre ?

  • Lors du Procès de Tôkyô qui s’est tenu après la guerre, plus de 20 dirigeants japonais ont été jugés coupables de « crime contre la paix » ou de « crime contre l’humanité », et condamné à mort ou non. Au total, 5700 japonais ont été jugés par des tribunaux militaires et 1000 d’entre eux ont été exécutés.

Q : Estce que le Japon a indemnisé des pays ?

  • Officiellement le Japon a indemnisé 4 pays (Philippines, Sud Vietnam, Cambodge et Laos). Beaucoup d’autres pays ont abandonné leurs réclamations de droits. En contrepartie, le Japon a versé des fonds de soutien à ces pays. Les indemnisations ont officiellement été données pour l’année 1977 à tous les pays ayant souffert, excepté la Corée du Nord.
  • Les compensations du Japon n’ont pas été données directement aux individus mais elles ont été utilisées pour la reconstruction d’infrastructures, comme des constructions de barrage ou des constructions en fer.

Q : Est-ce que les radiations peuvent être toujours détectées aujourd’hui ?

  • Oui, bien que ce soit dans certains cas très particuliers. Il y a quelques années, un scientifique a détecté des radiations provenant des marques de pluie noire, qui sont exposées dans le musée, dans la partie consacrée à la radioactivité. Il a pour cela utilisé un matériel très perfectionné et de très haute précision, car le niveau de radiation est très bas. Il est impossible de détecter des radiations résiduelles liées au bombardement atomique dans des circonstances ordinaires.

Q : Est-ce que les survivants haïssent les Américains ?

  • Ça dépend sûrement des personnes. Je crois que la plupart de survivants n’ont plus de rancune envers les Etats-Unis. Ils pensent que c’est la guerre et l’arme atomique qui ont causé tant de souffrances et espèrent confier un monde sans guerre et sans arme atomique à leurs descendants. Ils pensent que les rancunes ne peuvent qu’entrainer un désir de vengeance et des représailles.
  • Les survivants critiquent aujourd’hui fermement les Etats-Unis qui ne sont pas assez actifs dans l’abandon des armes nucléaires, alors que c’est dans leurs obligations selon le TNP (Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires). Les Etats-Unis conduisent toujours des essais nucléaires et développent des nouveaux types d’armes atomiques.

Q : Est-ce que le Japon a des armes nucléaires ?

  • Le Japon répond aux trois principes non-nucléaires qui sont : pas de production, pas de possession et pas d’introduction d’armes nucléaires.
  • Selon le Traité de coopération mutuelle et de sécurité entre les Etats-Unis et le Japon, signé en 1960, les Etats-Unis doivent consulter le gouvernement japonais pour utiliser ou introduire des armes nucléaires sur le territoire japonais. Le gouvernement japonais dit que les cuirassés américains qui passent dans les ports japonais ne sont pas équipés d’armes nucléaires car ils ne disent pas qu’ils en ont.

Q : Est-ce que vous pensez que la dissuasion nucléaire fonctionne ?

  • Comme la technologie nucléaire est en progrès, les armes nucléaires deviendront plus petites et plus maniables. Lorsque des groupes terroristes peuvent obtenir ce type d’arme la dissuasion nucléaire n’est pas un principe qui peut fonctionner.

Q : Est-ce que certains présidents américains ont visité le musée ?

  • Le 27 mai 2016, le président Barack Obama s’est rendu à Hiroshima. C’est la première visite d’un chef d’Etat américain.

Le bombardement atomique

Utilisation de bombes factices

Les bombes citrouilles (pumpkin bombs) étaient des explosifs classiques développées par le Projet Manhattan et utilisées par l’Armée de l’Air américaine contre le Japon pendant la Seconde Guerre mondiale. La bombe citrouille était une réplique très proche, mais non-nucléaire, de la bombe au plutonium Fat Man lancée sur Nagasaki le 9 août 1945. Ce type debombe a été principalement utilisé pour faire des tests et s’entrainer. Le nom « Bombe citrouille » vient de la forme ellipsoïdale des munitions et était le terme de référence utilisé dans les documents officiels.

49 bombes de ce type ont été lancées sur 30 villes. Elles ont tué 420 personnes et blessé 1200 personnes.

Wendover Air Force Base est une base américaine situé dans l’Utah, maintenant connue comme étant l’aéroport Wendover. Pendant la Seconde Guerre mondiale elle a servi de de base d’entrainement pour les équipages des bombardiers B-17 et B24. C’était le lieu d’entrainement du 509th Composite Group, l’unité du B-29 qui a lancé les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki.

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B-29 « Enola Gay » et son équipage, entraîné sur le site de Wendover.
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Une bombe citrouille

Villes prises pour cibles potentielles des bombardements atomiques (le 25 juillet):
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Les nombres montrent combien de bombes citrouilles ont été lancées sur chaque ville.


L’Enola Gay

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Le 5 août 1945, Paul Tibbets a officiellement nommé son B-29 Enola Gay, d’après le nom de sa mère. Elle est décédée en 2007, à l’âge de 92 ans.

Trois bombardiers B-29 ont volé vers Hiroshima

-L’Enola Gay a lancé la bombe atomique Little Boy.
-Le Great Artiste a lancé trois équipements radio pour analyser les changements de température et de pression de l’air.

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Equipement radio pour faire des mesures de l’explosion et tissu du parachute qui l’a lancé (exposé dans le Musée de la Paix).

Pour analyser les changements de chaleur et de pression de l’air causés par le bombardement, trois instruments de mesure scientifiques ont été lancés depuis l’avion.
-Le Necessary Evil était chargé de faire des photographies.


La cible du bombardement: le pont Aioi

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Cible et hypocentre

Le pont Aioi (相生橋) a une forme inhabituelle en « T ». Le pont d’origine a été construit en 1932 et a été pris pour cible lors du bombardement atomique de Hiroshima en 1945 car sa forme était facilement reconnaissable depuis les airs.

Le pont Aioi est situé au centre de la ville. Il a été pris pour cible mais se situe à 300 mètres de l’hypocentre de l’explosion. Le souffle a renversé les rampes et a propulsé la rampe située au nord dans le fleuve. Elle est ensuite remontée à la surface de l’eau, et a arraché violemment une poutre épaisse de 30 centimètres au sol et les trottoirs.

原爆投下英語

L’Enola Gay est arrivé au-dessus de la ville de Hiroshima depuis le nord-est à une altitude de 9600 mètres et a lancé la bombe atomique. Après avoir lancé la bombe, l’avion a effectué un virage rapide et s’est enfuit vers le nord.
La bombe atomique a explosé à une altitude de 600 mètres, environ 43 secondes après avoir été lancée. 1/10000 de seconde après l’explosion, une boule de feu a atteint un diamètre de 280 mètres. Sa température était d’environ 300 000°C. Sa température en surface était d’environ 5000°C.


Les effets causés par l’explosion

1 / LA RADIATION INITIALE est la radiation qui se libère en grande quantité avec l’explosion, en moins d’une minute. Elle estprincipalement composée de rayons alpha, de rayons beta et de neutrons. Ce sont principalement les rayons gamma et les neutrons qui atteignent le sol. Cette radiation a des effets considérables sur le corps humain.

La radiation résiduelle a été présente dans le sol pendant une grande période dès les premières minutes après l’explosion.

2/ LE RAYONNEMENT THERMIQUE a été émis pendant 1.4 secondes. Le point d’explosion a atteint une température de plusieurs millions de degrés. La température des rayons thermiques à l’hypocentre a été estimée entre 3,000 ~ 4,000 °C. A l’intérieur d’un rayon d’un kilomètre à partir de l’hypocentre, la plupart des gens qui étaient à l’extérieur sont morts, leur peau n’a pas uniquement été brûlée mais également leurs organes internes.

放射線、熱線

3/  L’ONDE DE CHOC et LE SOUFFLE

Au moment de l’explosion, il y a eu une grande expansion d’air causée par la chaleur. La très haute pression de l’air (onde de choc) s’est propagée dans toutes les directions comme un mur invisible. L’onde de choc a causé des dégâts importants sur tout ce qui était au sol, avec une onde provenant de l’explosion en l’air, et qui a ensuite rebondi à partir sur le sol et les bâtiments. Près de l’hypocentre, la force du souffle était égale à 440 mètres par seconde. Toutes les maisons en bois dans un rayon de deux kilomètres à partir de l’hypocentre ont été détruites, et même celles qui étaient éloignées ont été partiellement endommagées.

Quand l’onde de choc s’est stoppée, la pression de l’air dans la zone centrale était extrêmement basse et l’air est revenu des zones environnantes vers le point d’explosion.


Il n’était pas nécessaire de lancer les bombes atomiques sur le Japon

Avant que la bombe ne soit utilisée, les services de renseignement des Etats-Unis pensaient que la guerre prendrait fin quand deux choses se produiraient : quand l’armée soviétique attaquerait le Japon et quand les Etats-Unis assureraient au Japon que leur Empereur pourrait subsister en tant que symbole du pouvoir ou personnalité de prestige.
Les Soviétiques ont déclaré la guerre le 9 août, et le 12 août, les Etats-Unis ont assuré au Japon que l’Empereur pourrait rester. Le Japon a capitulé le 15 août.

L’Amiral William Leahy, chef d’Etat-Major du Président Truman, a dit plus tard : « Je pense que l’utilisation de cette arme barbare à Hiroshima et Nagasaki n’était d’aucun secours dans notre guerre contre le Japon. Les Japonais étaient déjà vaincus et prêts à capituler à cause du blocus maritime et de la réussite des bombardements avec des armes classiques. ».

Le Général Douglas MacArthur, Commandant des forces armées américaines dans le Pacifique, a déclaré plusieurs fois avant sa mort que la bombe atomique était totalement inutile d’un point de vue militaire : « Mon Etat-Major était unanime sur l’idée que le Japon était sur le point de s’effondrer et de capituler. ».

Le Général Curtis LeMay, qui a planifié et dirigé les bombardements de l’Allemagne et du Japon (et qui a plus tard été à la tête du Commandement des forces stratégiques aériennes), a exprimé cette idée en quelques mots : « Le bombardement atomique n’a rien à voir avec la fin de la guerre. ».


Point zéro

L’Hôpital Shima est considéré comme l’hypocentre du bombardement atomique de Hiroshima. Aujourd’hui, tout près du bâtiment, il y a une plaque commémorative qui marque le point de l’hypocentre, ou point zéro, de l’explosion nucléaire sur Hiroshima.

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Le 6 août 1945, l’hôpital Shima a complétement été détruit par la bombe atomique, qui a explosé juste au-dessus, à 600 mètres de haut. Tout le personnel médical et les patients qui étaient à l’intérieur, ils étaient environ 80, sont morts instantanément. Ce jour-là, Kaoru Shima était loin de la ville de Hiroshima. Il était parti aider un collègue à faire une opération difficile dans un hôpital d’une ville voisine. Lui, et l’infirmière qui travaillait avec lui sont les seuls survivants de tout le personnel de l’hôpital. Kaoru Shima est retourné à Hiroshima dans la nuit du 6 août et a commencé à soigner les blessés.

En 1948, le Docteur Kaoru Shima a fait reconstruire l’hôpital au même endroit. Quand il est mort, à l’âge de 80 ans, son fils a changé la clinique en une clinique de chirurgie. Le 1er août 2009, le nom de la clinique a été changé pour devenir : « Shima geka naika ». Le fils de Kaoru Shima est aujourd’hui à la retraite et est devenu le directeur d’honneur. Le directeur actuel, le petit-fils de Kaoru Shima, est la troisième génération de cette famille à travailler dans l’hôpital.

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Kaoru Shima
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Le directeur d’honneur
Le directeur actuel
Le directeur actuel

Comment a-t-on déterminé l’hypocentre?

Le souffle causé par la bombe atomique a frappé le pont Motoyasu du dessus, renversant le dessus des lanternes de pierre, et a soufflé les rampes des deux côtés du pont vers l’extérieur, les propulsant dans le fleuve. Comme il était directement en dessous du centre de l’explosion, le pont lui-même a été épargné de dommages majeurs, ce qui en fait une structure importante pour mesurer l’emplacement précis de l’hypocentre du bombardement.

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Le pont Motayasu

Ces ombres ont pu être observées dans d’autres endroits. Elles ont servi à déterminer l’emplacement exact du centre de l’explosion de la bombe atomique.

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Carnet de survivant

Aujourd’hui, dans tout le Japon, environ 200 000 survivants ont un certificat officiel appelé « A-bomb survivor’s health book » (livret de la bombe A).

Certains ne veulent pas avoir ce certificat, car ils ont peur d’être victime de discrimination parce qu’ils sont irradiés. Cela était particulièrement vrai quand les survivants étaient célibataires, car il était très difficile pour eux de pouvoir se marier.

L’Atomic Bomb Survivors Relief Law classe les hibakusha (personnes irradiées, survivants de la bombe atomique) selon quatre types différents.

  • Première classe: Ces personnes se trouvaient dans une zone à moins de 4 ou 5 km de l’hypocentre quand la bombe a explosé. (124 599 survivants)
  • Seconde classe: Ces personnes étaient à moins de 2 km, dans une période de deux semaines après le bombardement. (48 020survivants)
  • Troisième classe: Ces personnes ont traité ou fait brûler des victimes. (21 769 survivants)
  • Quatrième classe: Ces personnes ont été exposées aux radiations dans leur ventre de leur mère. (7 398 survivants).

[Nombre des survivants pour le mois de mars 2013]

La bombe atomique a affecté les fœtus in utero. Certains étaient mort-nés, et des enfants nés sans problème visible ont connu un taux de mortalité élevé, même après sevrage. Certains survivants qui ont été exposés in utero à proximité de l’hypocentre et en début de grossesse sont nés avec des têtes anormalement petites. Cet état, appelé microcéphalie, a souvent été accompagné par un retard mental qui a rendu les victimes incapables de mener une vie quotidienne sans assistance. Aujourd’hui, 20 survivants souffrent de microcéphalie.

Les secondes générations de survivants ne peuvent pas obtenir ce livret. Si un survivant peut prouver qu’il souffre d’une maladie à cause des radiations, il peut obtenir une pension spéciale. Mais même maintenant, seulement 1% des survivants perçoit cette pension, car les conditions pour être éligible sont extrêmement strictes.

Les effets de la bombe sont toujours présents, presque soixante-dix ans après qu’elle ait été lancée. Par exemple, de nouveaux types de cancers sont maintenant trouvés parmi les survivants, certainement à cause de dommages au niveau génétique. Deux ou trois de ces nouveaux cancers se sont développés au niveau de différents organes.

Le gouvernement japonais a crée la loi pour les soins médicaux des survivants du bombardement atomique en 1957. J’ai obtenu ce certificat  à l’age de 20 ans, soit 8 ans après que la loi soit instaurée.

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Ma mère, qui était enceinte de moi de 4 mois, est entrée dans le centre de Hiroshima pour voir ce qui était arrivé à notre maison le 09/08/1945. Elle appartient donc à la classe 2, et moi à la classe 4.
Mon père était dans le centre de la ville quand la bombe a explosé donc il fait partie de la classe 1.
Ma grand-mère n’est jamais entrée dans la ville mais il s’est occupée de beaucoup de victimes et appartient donc à la classe 3.

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ABCC

ABCC (Explication dans le Musée de la Paix)
L’ABCC (Atomic Bomb Casualty Commission) a été établie à Hiroshima et Nagasaki en 1947 pour étudier les effets de la Bombe atomique sur le corps humain au long terme. En 1951, le bureau de Hiroshima a déménagé au sommet de la colline de Hijiyama. Certains ont critiqué la politique de cette commission qui se contentait d’examiner les patients et de documenter les maladies sans prodiguer de traitement. En 1975, le Japon et les Etats-Unis se sont mis d’accord pour partager équitablement les opérations et la gestion des établissements. La commission a été réorganisée et renommée RERF (Fondation pour la Recherche sur les Effets de la Radioactivité).

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Ajoutant l’insulte au préjudice, l’ABCC a envoyé des échantillons physiques, comme des restes humains aux Etats-Unis, sans partager les résultats des recherches avec les scientifiques japonais ou les physiciens, résultats qui auraient pu être utiles dans le traitement des souffrances liées au bombardement atomique. L’anthropologue Hugh Gusterson, qui a passé trois ans à étudier les armes scientifiques au Laboratoire National de Lawrence Livermore, explique le processus de déshumanisation selon lequel les scientifiques américains ont changé « les morts et les corps blessés des Japonais en corps de données » et ont ensuite ajouté des sujets américains supplémentaires pour approfondir les expérimentations.  En transformant les êtres humains en parties démembrées et fragmentées et en calculant des dommages plutôt que des blessures, le discours scientifique rationnel et froid a permis aux Américains d’étudier les victimes japonaises sans jamais tenir compte de leurs douleurs et de leurs souffrances.

Encore aujourd’hui, la RERF ignore et sous-estime les conséquences des radiations résiduelles et de la contamination interne. Elle insiste aussi sur l’absence de conséquences génétiques.

Quels ont été les actions menées par l’ABCC sur les jeunes survivants ?

ABCC a visité toutes les écoles de la ville de Hiroshima et a pris de nombreuses photographies d’enfants, garçons et filles, avec des cicatrices chéloïdiennes et ont examiné les organes génitaux des jeunes survivants dans des bureaux.

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ABCC a disséqué 7500 corps de victimes et ont envoyé leurs organes aux Etats-Unis. Après avoir été examinés, ils ont été donnés à l’Université d’Hiroshima en 1973.

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Ils sont aujourd’hui conservés à l’Université d’Hiroshima avec beaucoup d’autres restes matériels retournés par les Etats-Unis.

Numata Suzuko

Le temoignage de Suzuko Numata

J’ai rencontré Suzuko Numata à l’age de 50 ans. Son histoire m’a donné envie de devenir guide. Je suis allé la voir à l’hopital. Elle est morte trois mois plus tard à l’age de 87 ans en 2011.

 
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Pour répandre des graines de Paix à travers le Monde
En transmettant l’expérience de la bombe atomique

par Suzuko Numata

Je suis née à Osaka le 30 juillet 1923. Quand j’avais 5 ans, ma famille a déménagé à Hiroshima à cause du travail de mon père. Ma famille était composée de 5 personnes, mes parents, mon frère aîné, ma sœur cadette et moi. Un petit frère est né à Hiroshima en avril 1929, ce qui faisait que nous étions 6.

Quand j’étais enfant, j’avais une vie confortable et faisais ce qui me plaisait. J’ai terminé l’école élémentaire et je suis entrée dans une école pour filles, pleine de rêves. J’étais ravie de ce nouveau départ. J’étais en huitième année le 7 juillet 1937, quand la guerre Sino-japonaise a éclaté, une guerre qui allait changer nos vies, et même nos cœurs et nos esprits. Je n’avais pas conscience de ce qu’était la guerre et aucune possibilité de la voir comme une réalité. Incapable de résister au système militariste en place autour de moi, en un rien de temps j’étais devenue une petite fille militariste.

Au cours de ce qu’on appelle la «guerre de quinze ans », de l’incident de Mandchourie à la capitulation du Japon le 15 Août 1945, on ne nous a jamais rien dit des actions menées par le Japon en tant qu’agresseur. Nous n’avons jamais rien entendu au sujet des invasions contre la Chine et l’Asie du Sud-Est, le massacre de Nankin, le bombardement de Chongqing, ou les terribles souffrances que nous avons infligées à la Corée. Les faits déplaisants au sujet de la guerre nous étaient dissimulés. Au nom de la «guerre sainte», du «nationalisme», de la «justice» et de la «victoire», nous criions des phrases comme «Hakkoh ichi-u » (Un seul monde sous le ciel), « Ichioku isshin hi-no-tama ni nare » (être comme une boule de feu, 100 millions de personnes unies comme une seule), « Zeitaku wa teki da » (le luxe est l’ennemi), et « Hoshigarimasen, katsu made wa » (Nous ne voudrons rien jusqu’à la victoire). Nous chantions des chants guerriers avec enthousiasme, obéissions aux ordres naïvement et faisions tous les efforts possibles pour aider notre nation à parvenir à la victoire.

Pendant cinq jours à partir du 14 juillet 1939, quand j’étais en dixième année, j’ai été mobilisée pour servir dans un dépôt de matériel militaire. Là-bas, j’ai travaillé avec des élèves de la septième à la dixième année, qui frottaient la rouille sur les boulets de canon. A la place de nos uniformes scolaires avec des marinières, nous portions des pantalons de travail à hauteur du genou, des uniformes d’entrainement, des chaussures en toile sans chaussettes et des gants de travail en coton blanc. Ne réalisant pas à quel point la guerre avait déformé nos esprits, j’étais plutôt fière de moi, qu’une simple fille soit engagée dans un travail « honorable » qui participait à l’effort de guerre. En fait, je voulais enlever cette rouille aussi vite que possible pour envoyer ces boulets de canon au front, en espérant que ces boulets que j’avais polis allaient tuer autant de soldats ennemis que possible et aider à apporter la victoire au Japon. Longtemps après la fin de la guerre, cette expérience m’a fait réfléchir sur le redoutable pouvoir de l’éducation, et j’ai appris à considérer la guerre de deux points de vue, celui des responsables et celui des victimes.

Des rêves brisés à 21 ans

En 1942, après avoir obtenu mon diplôme à l’école des filles, j’ai été embauchée par la Direction générale des communications de Hiroshima où mon père travaillait. Ma sœur cadète a commencé à travailler là en avril, et moi en mai. Mon père, ma sœur et moi travaillions dans le même bâtiment en octobre 1943 quand à l’âge de 19 ans je me suis fiancée. Désormais, je pouvais endurer le désespoir, la pénurie alimentaire, et les uniformes antiaériens ternes que nous portions tous parce que ma joie d’être fiancée me réconfortait. Je suis sûre que mes camarades de classe qui étaient mobilisés avec moi étaient également ravis quand ils ont appris cette bonne nouvelle.

C’était juste notre troisième rencontre quand, en mars 1944, j’ai vu mon fiancé au départ pour le front au Port d’Ujina à Hiroshima, après qu’il ait reçu sa convocation au département de Shimane. En avril, le plus jeune de mes frères qui était alors élève au collège, a rejoint les rangs des jeunes militaires. Il est entré à l’école d’entrainement militaire à Matsuyama, dans le département d’Ehime. Nous n’avons eu aucune nouvelle de lui jusqu’à la fin de la guerre. A ce moment là, en tant que « femmes défendant le front de la maison » nous n’étions pas autorisées à exprimer notre peine. Je n’ai même pas été capable de tenir sa main quand nous nous somme séparés. Dans mon cœur, en revanche, je criais de toutes mes forces, « bats toi comme un vrai soldat et reviens sain et sauf à la maison ». Une fois encore, j’étais aux prises avec cette terrible mentalité que j’avais connue lorsque je polissais les boulets de canon. Dans les semaines et les mois qui ont suivis, alors que je priais pour son retour, nous entendions des histoires à propos de la Bataille d’Okinawa et des raids aériens des B29 dans tout le Japon qui tuaient par milliers et causaient des destructions inimaginables et épouvantables.

Le 1er mai 1945, j’ai été affectée avec trois collègues à la Division d’installation de communication pour la Défense sur le toit du même bâtiment où je travaillais au quatrième étage. Parce que notre travail était lié aux affaires militaires, on ne nous donnait aucune information sur ce que nous faisions. Nous passions nos journées à apprendre à rouler les cigarettes et à faire les courses, jusqu’au soir du 5 août.

Vers la fin du mois de mars, j’ai appris que mon fiancé était censé revenir du front à Hiroshima avec une brève mission autour des 8 9 ou 10 août. Bien qu’à ce moment là il y avait de graves pénuries de nourriture et de vêtements, nos deux familles avaient décidé d’organiser le mariage dès qu’il serait de retour. J’attendais vraiment avec impatience que le mois d’août arrive, pleine des rêves et des espoirs d’une future mariée de 21 ans. Aucun d’entre nous n’a eu de nouvelles concernant la mort de mon fiancé tué sur le champ de bataille en juillet.

Comme le reste du Japon, Hiroshima a entendu les terribles et étranges sirènes antiaériennes avertissant des attaques des B29. Elles nous emplissaient de crainte, et nous trouvions étrange que notre ville, en dépit de sa forte concentration de troupes et installations militaires, n’avait jamais été attaquée comme les autres. La ville est pratiquement restée intacte jusqu’au bombardement atomique du 6 août.

L’expérience de la bombe atomique

Le 6 Août 1945, l’alerte aérienne de la nuit de la veille avait été arrêtée à 2h10 du matin, et les gens de Hiroshima profitaient d’un matin paisible ne pensant pas du tout à l’horreur qui allait arriver à 8h15. Soulagée que la nuit se soit terminée sans aucune attaque, je me préparais pour un autre jour. Et j’étais excitée, anticipant mon mariage qui se déroulerait seulement dans 3 jours. Je m’habillais rapidement. Bien que fatiguée après une nuit d’insomnie, toute ma famille était prête tôt, donc ma mère a suggéré que nous partions tant que l’air était encore frais. Mais alors que nous nous apprêtions à partir, la sirène a retenti à nouveau.

Le bombardement atomique, trois jours avant le jour de mon mariage

Lorsque l’alerte aérienne a sonné, je me sentais mal à l’aise. C’était tôt le matin. Peut-être que c’était une véritable attaque de B29. Pourtant, je pensais que ça s’arrêterait bientôt comme les autres, sans incident. Nous avons juste attendu à la maison. Je n’ai pas regardé l’horloge, mais plus tard j’ai appris que l’alerte avait sonné à 7h09 et s’était arrêtée à 7h31. Ça m’avait semblé durer au moins une heure. Notre petite radio nous avait assuré que tous les avions qui s’étaient approchés de Hiroshima avaient fait demi-tour. Soulagée, j’ai ramassé ma capuche de protection anti aérienne et mon petit kit de premiers soins, j’ai dit au revoir à ma mère, et je suis partie avec mon père et ma sœur pour travailler au Bureau des communications, un bâtiment en béton armé de 4 étages situé à 1000 mètres de ce qui allait bientôt devenir l’hypocentre. Mon frère aîné était en train de travailler au Bureau des finances de Hiroshima, à 1500 mètres de l’hypocentre. Ma mère était à la maison.

Quand on est arrivés au Bureau, mon père est monté au troisième étage et ma sœur au troisième. Je me suis pressée à mon poste sur le toit et je n’ai trouvé aucune autre femme là-bas. Je pensais être la première personne à arriver, mais en jetant un coup d’œil aux bureaux, j’ai vu qu’elles portaient des t-shirts d’hommes. J’ai regardé par-dessus le toit. Il n’y avait aucun nuage dans le ciel bleu éclatant. Les hommes, torses nus faisaient de l’exercice, discutaient ou se faisaient du vent et regardaient le ciel. Je les ai regardés un moment, et j’ai ensuite décidé de commencer à nettoyer la pièce. Le ménage fini, je suis descendue au quatrième étage pour quelques raisons. D’habitude, j’aurais utilisé un des trois robinets d’eau situés sur le toit. Je me serais pliée en quatre pour nettoyer les vêtements, mon dos et ma tête exposés au ciel. Au lieu de ça, après avoir regardé mes collègues à l’extérieur, je me suis mise en route vers le quatrième étage avec mon sceau. Je me tenais dans le hall opposé à l’évier, à côté des marches, quand j’ai vu un flash clair, multicolore.

Je ne pense qu’il m’ait fallu plus de deux minutes pour aller du toit au lavabo du quatrième étage. J’étais face à la cour, dans la direction de l’hypocentre. Je me souviens du mélange lumineux de couleurs : rouge, jaune, bleu, vert et orange. Je ne le savais pas à ce moment-là mais j’ai appris plus tard que j’avais vu le flash libéré au moment de l’explosion de la bombe atomique.

Piégée avec mon pied gauche coupé

Je ne me rappelle pas combien de temps ça a duré, mais la chose suivante dont je me souviens est d’avoir été dans le noir, piégée sous quelque chose de très lourd. Ensuite j’ai encore perdu connaissance. Bien que je me sois tenue debout dans le hall d’entrée, j’ai été projetée par le souffle dans une pièce. Dans la pièce, tout s’était écroulé, et mon pied gauche avait presque était sectionné de ma jambe au niveau de la cheville. Pendant que j’étais inconsciente, une étrange odeur de fumée se répandait dans la pièce. J’ai été trouvée par quelqu’un qui s’était échappé dans la cour à l’extérieur, qui avait remarqué cette fumée et était revenu dans le bâtiment pour apporter son aide. Il m’a sorti de dessous les décombres, mais parce que ma jambe était tranchée, il a dû me porter sur son dos pour me descendre au quatrième étage. C’était tout ce qu’il pouvait faire pour nous conduire au plein air. Alors qu’il me portait dehors, le feu était en train de se propager du quatrième aux troisième et second étages. Plus tard, mon père m’a dit que les flammes soufflaient en dehors des fenêtres comme des rideaux rouges chatoyants. Si mon sauveur était venu juste une seconde plus tard, je n’aurais pas survécu. Je serais restée piégée et serait morte en criant et en pleurant des larmes d’agonie et de haine.

Quand l’on m’a emmenée dans la cour, je pouvais difficilement voir ou entendre. La panique régnait, et même ceux qui étaient blessés couraient dans tous les sens avec frénésie. Mon père faisait partie de cette foule, courant dans tous les sens en criant « Où est ma fille ? Je ne trouve pas ma fille ! ». Il a été choqué de voir ma cheville blessée et il suppliait ceux qui étaient autour de lui, et qui étaient eux- mêmes blessés, pour avoir de l’aide. Finalement, quelqu’un a fini par trouver un tatami. J’ai été allongée dessus et on m’a emmenée dans un endroit plus sûr. Bien que j’ai perdu connaissance plusieurs fois, quand ils ont réussi à stopper les saignements, j’ai repris conscience et ma vie était sauvée. Quand ma vue et mon ouïe sont devenues plus claires, j’ai vu des figures qui ressemblaient difficilement à des humains, et les cris et les larmes qu’ils exprimaient dans leur agonie « De l’eau ! » « A l’aide ! » « Maman ! » venaient d’un Enfer sur Terre.

Une personne au visage noirci était accroupie de douleur à mon pied droit. C’était ma sœur cadette, qui saignait à cause des nombreux fragments de verres plantés dans sa tête et dans ses bras. Je n’ai compris que c’était elle que lorsqu’elle m’a appelée « ma sœur ! ». Combien de temps s’était écoulé depuis que j’avais vu ce flash magnifique ? Le ciel s’est soudain assombri et de grosses gouttes de pluie ont commencé à tomber. Plus tard, j’ai entendu que c’était une pluie noire radioactive. La pluie trempait tout : le moignon de ma jambe, les victimes brûlées, les morts. Curieusement, ma cheville gauche ne me faisait plus mal du tout, mais après trois jours sans traitement médical, la blessure a commencé à suppurer jusqu’au genou, mettant ma vie en danger. Dans la nuit du 9 août, un médecin qui était venu avec une équipe d’une autre préfecture m’a examiné à l’aide de lampes de poche et de bougies. Il m’a dit que le seul moyen de me sauver était d’amputer ma jambe gauche au-dessus du genou. A l’aube du 10 août, ma jambe a été amputée au niveau de la cuisse sans anesthésie. J’ai poussé un cri terrible pendant que la scie coupait ma jambe, mais l’amputation a sauvé ma vie.

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Le courage de vivre donné par l’Aogiri bombardé

Le premier étage du Bureau des Communications était utilisé comme centre de secours temporaire et j’ai été soignée là-bas. La pièce était sale, et les asticots infestaient toutes nos plaies. Avec le cri angoissé de la conscience, les divagations des délirants, et les cris des agonisants, c’était vraiment un Enfer sur Terre, les morts et les vivants étaient allongés côte à côte. Pendant que j’étais allongée sur mon lit l’air était lourd de la puanteur du sang, du pus et des corps qui brulaient, qui continuaient jours et nuits dans le désert brulé qui avait un jour était Hiroshima.

J’ai subi quatre opérations sur ma jambe gauche avant d’être finalement autorisée à partir après 18 mois d’hospitalisation. Je suis partie en 1947 dans une poussette faite à partir d’un fauteuil roulant rudimentaire. Ma mère le poussait et j’ai pleuré pendant tout le chemin du retour en voyant ma ville tellement transformée que je ne pouvais pas la reconnaitre. Notre maison était une petite cabane construite avec des planches au milieu des décombres.

Mon père n’était pas blessé. Ma mère a juste reçu des blessures légères à la main gauche. Mon frère aîné avait des brûlures au visage et à la poitrine et ma sœur a reçu des coupures partout au visage et sur les bras. Notre famille n’a pas complétement était réunie avant le 15 août, quand mon frère cadet a été libéré du service militaire et est rentré à la maison. Mon mariage avait été prévu en août mais mon fiancé a été tué en juillet. J’ai appris sa mort tardivement en août à l’apogée de ma souffrance due à la douleur et à l’angoisse de perdre ma jambe. J’ai pris la nouvelle comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre. J’ai perdu tout désir de vivre, ou même de penser et j’étais incapable d’apprécier le fait d’avoir été sauvée alors que d’innombrables vies précieuses avaient été perdues. A la place, tout mon chagrin s’est transformé en dégoût et mes jours étaient remplis de pensées suicidaires. Ce qui m’a sauvé du désespoir a été la rencontre avec les arbres aogiri. Trois arbres avaient été terriblement brûlés dans le bombardement mais déjà, de nouvelles branches solides apparaissaient.

Quatre aogiri poussaient dans la cour du Bureau des Communications quand j’y travaillais. Mes collègues et moi avions l’habitude de faire des pauses et de se relaxer sous ces arbres. Trois de ces arbres brûlés par les rayons de la bombe atomique ce matin-là ont survécu. Une rumeur circulait et disait qu’aucune plante ne pousserait à Hiroshima avant 70 ans, et je le croyais. Mais quand j’ai vu les trois arbres survivants pour la première fois après la guerre, chacun d’eux avait des minuscules brindilles et feuilles qui émergeaient des cicatrices noircies. En fixant ces arbres, mes pensées suicidaires se sont transformées en pensées de vie. Ces arbres m’ont donné la force de me remettre. Le bâtiment bombardé a été remplacé en 1973 par un bâtiment de 8 étages et la cour a été supprimée. Par conséquent, les arbres ont été replantés à leur emplacement actuel au Parc du Mémorial de la Paix.

Témoigner pour vivre comme un survivant sans aucun regret

Il m’a fallu longtemps avant de pouvoir me relever sur mes pieds, mais je suis retournée à l’école en espérant pouvoir aider à éloigner l’humanité de sa bêtise. J’ai commencé à enseigner et j’ai enseigné pendant 28 ans à partir de 1951, jusqu’à ma retraite en 1979. Mon frère ainé est mort, et mes parents sont morts en s’inquiétant pour le futur de leurs filles. Mon frère cadet profite d’une vie heureuse, entouré de ses petits-enfants. Moi et ma sœur cadette, qui a été atteinte par les effets des radiations et qui a souffert d’une maladie après l’autre, vivons ensemble et nous soutenons mutuellement. Au cours des 28 années de ma carrière dans l’enseignement je n’ai jamais parlé de ce jour-là. Après ma retraite, j’ai réalisé que j’étais à l’aube de la vieillesse et j’ai décidé de commencer à parler. Aujourd’hui, je consacre mes jours à cette mission, Avoir vécu un demi-siècle depuis le bombardement atomique représente quelque chose de marquant, mais pour moi, c’est le moment de nous engager pour transmettre la vérité du bombardement atomique aux générations suivantes, de manière à ce que les horreurs commises par nos pères ne soient pas répétées. Il faut apprendre la vérité à propos du passé, admettre humblement les erreurs qui ont été faites et tourner nos regards vers les guerres de combat, les armes nucléaires, la discrimination, la pollution et la destruction de l’environnement. communiquer mon expérience aux jeunes générations qui n’ont jamais connu la guerre, pour leur apprendre la sacralité de la vie et l’importance vitale de faire et de garder la paix. Aussi longtemps que je serai en vie, ça restera mon devoir, et je suis résolue à servir cette cause en racontant mon expérience.

Ne jamais répéter l’erreur

Je remercie toujours les mouvements des survivants de la bombe atomique, les mouvements populaires et les activités qui ont vu le jour dans la période de reconstruction après la guerre. Ils ont dépassé beaucoup d’obstacles difficiles et ont travaillé dur pour la paix ce qui a préparé le chemin pour ceux d’entre eux qui parlent aujourd’hui. Nous devons prendre soin de cette route qu’ils ont tracée, et elle devrait être entretenue et maintenue par les jeunes qui vivront dessus au XXI ème siècle. Nous ne devons pas laisser l’expérience de Hiroshima s’effacer.

Je privilégie les rencontres avec beaucoup de gens qui veulent apprendre sur Hiroshima. J’apprécie les opportunités grandissantes d’échanges avec les jeunes enfants, les lycéens, les étudiants, les adultes, les étrangers, qui m’écoutent avec des yeux brillants et aucune trace de lassitude de leurs voyages à Hiroshima. Je rencontre beaucoup de gens et en apprend beaucoup d’eux, et faire comme ça donne du sens à ma vie ainsi que du courage et de l’espoir pour voir le soleil se lever le lendemain.

Donner mon témoignage est ma manière de planter les grains de la paix. J’espère que beaucoup de gens joindrons leurs mains et travaillerons ensemble pour planter les graines une par une. Pour l’amour de notre magnifique Terre et pour un futur plus lumineux et merveilleux, plantons les graines de notre cœur, en commençant par ceux qui sont autour de nous.

La Paix est le stade ultime de la joie, alors que l’ignorance mène à l’absurdité. Maintenant que nous vivons dans un temps de paix, nous pouvons regarder objectivement nos sociétés et évaluer nos actions. S’il y a de la compréhension entre les Nations, de la confiance et de l’amour entre les gens, nous serons capables de communiquer entre nous. Dans l’espoir que les tous les gens à travers le monde puissent vivre dans la paix et le bonheur, je continuerais mon voyage à travers l’histoire pour chercher la vérité. J’ai visité les Etats-Unis, l’Europe, l’Union soviétique, la Malaisie, Singapour, Belau, les Philippines, le Vietnam, Auschwitz, la Chine, la Corée du Sud, Paname et Okinawa. Je visite Okinawa et la Corée du Sud tous les ans.

Laissez-moi terminer en disant qu’il y a quatre mots qui guident mes activités quotidiennes de guide : rencontre, inspiration, découverte et départ.

Le 6 août 1945 de mon père, Hiroshima – par Mito Tomie

Pendant la guerre, ma mère Mito Tomie et mon père Mito Yoshio vivaient dans le centre de Hiroshima. Vers la fin de la guerre, les habitants qui vivaient là ont reçu l’ordre de partir à la campagne car il était devenu très dangereux de vivre là où ils étaient. Donc, trois mois avant le bombardement atomique, ma mère et mon père sont partis vivre avec leurs parents dans un village situé à environ 7 kilomètres, de l’autre côté d’une petite montagne de Hiroshima. Chaque jour, mon père et mon grand-père Anada Hoichi, ainsi que beaucoup d’autres gens du village, se rendaient à Hiroshima pour travailler. Ma mère était enceinte de moi de 4 mois quand la bombe a été lancée.

Ma famille
Ma famille
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Ma mère et mon père
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Mon grand-père

Le 6 août 1945 de mon père, Hiroshima
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Ce jour-là, il y a 58 ans, c’est quelque chose que je ne peux toujours pas oublier. C’est aussi quelque chose dont je ne veux certainement pas me souvenir, quelque chose dont je veux pas parler. Même si j’en parle, personne ne peut sentir ce que ça signifie vraiment. Je ne veux pas y penser. Ça me fait mal au cœur. Malgré ça, si je ne veux pas que ça se reproduise, il semble sage que je l’écrive quelque part.

Le grondement du B-29 ce jour-là n’était pas comme ceux de d’habitude, il était profond et fort, comme si ça secouait mon ventre. Juste au même moment où je sortais de la maison, j’ai vu un énorme avion noir disparaitre vers l’ouest, à peine au-dessus du Mont Gosaso. Il y a eu une immense explosion et le toit de ma maison s’est effondré au sol, éparpillant des cendres et de la suie partout. A partir de ce moment-là, les portes coulissantes en papier et les fenêtres n’étaient plus droites, mais je ne l’ai remarqué que bien plus tard.

Un peu de temps est passé, et nous avons reçu l’information qu’il y avait un feu au milieu de la ville de Hiroshima, mais je ne croyais toujours pas ce que j’avais entendu. « Ça n’a pas pu arriver » je me suis dit à moi-même, mais au même moment, mon cœur battait très vite depuis que je savais ça parce que nous étions en pleine guerre, donc ça avait très bien pu se produire. C’est ce que mes voisins devaient ressentir aussi je suppose, alors que nous marchions tous vers une montagne voisine. Personne ne disait un mot. Nous sommes juste rapidement montés au sommet. La montagne était l’endroit où nous venions chaque année le 3 avril, avec des sacs de nourriture pour voir les cerisiers en fleurs. Depuis tout en haut, on pouvait apprécier la vue de Hiroshima. Ce que nous avons vu ce jour-là, en revanche, était littéralement une mer de feu qui s’étendait sur toute la ville.

Chacun d’entre nous se sentait étourdi, nos pieds étaient figés au sol, tremblant, sans aucun bruit, aucune parole. Ça ne pouvait pas s’être produit. Ça ne pouvait juste pas. Un peu plus tard, les gens ont retrouvé leurs sens, et ont commencé à s’inquiéter pour leurs maris qui étaient partis travailler le matin même. Nous avons commencé à marcher pour rentrer chez nous. Toujours en silence.

Bientôt les nouvelles au sujet des victimes ont commencé à se répandre auprès de chacun de nous dans notre village. Petit à petit, nous avons découvert qui avait été blessé ou brûlé.Aucun de nous ne savait quoi faire ou comment se rendre utile. Alors que nous étions trop abattus pour aider, les gens qui étaient blessés ont commencé à être envoyés en camion vers les écoles et les temples.

Je n’ai pas mangé. Non, en réalité, je ne me souviens pas avoir mangé. Tout ce à quoi je pouvais penser, c’était à l’état de mon père et de mon mari. J’ai réalisé que c’était déjà en train de devenir sombre. Personne ne disait dans ma famille « ils ont dû mourir brûlés », mais c’était là, dans chacun de nos cœurs. On allait et venait, dedans et dehors.

Nous avions des lumières dehors mais elles étaient faibles. A environ 9heures du soir, dans la faible lueur, il y a eu une voix qui a dit « Je suis rentré ». Je me suis précipitée à l’entrée pour voir que c’était mon père. « Fantôme ». C’est sûrement ce que les gens auraient dit pour exprimer ce que j’ai vu.

Son visage était couvert de noir, ou sa tête, je ne pourrais pas dire. Ce qui semblait être ses vêtements étaient déchirés et tombaient au sol. C’était comme si tout était couvert de wakame (algues séchées) froissés. Même son pantalon était comme ça, et je pouvais voir à travers les trous que sa peau était aussi recouverte de quelque chose de noir. Malgré ça, il était en vie, et en sécurité à la maison, j’étais donc soulagée.

Mon mari en revanche, n’est pas rentré à la maison cette nuit-là. Ne sachant pas comment le chercher, le temps passait, et je m’inquiétais pendant toutes les nuits. Il n’est pas non plus rentrée le jour d’après. Deux jours plus tard il est enfin revenu. Il était enseignant et avait survécu car il était au fond d’une cage d’escalier à l’école quand c’est arrivé. Il nous a dit qu’il ne pouvait pas rentrer à la maison car il devait aider ses élèves.

Quand la ville a été bombardée, mon père était sur le chemin du travail, à seulement 600 mètres de l’hypocentre. Quand la bombe a explosé, il a été brûlé vivant et blessé par des débris. Sa mémoire de cet instant-là n’est pas claire, mais il a finalement réussi à sortir des débris, aidé par quelques étudiants qui étaient alors mobilisés dans la ville. Il a ensuite marché, en évitant le feu, et une femme qu’il ne connaissait pas lui a donné son parapluie en disant : « S’il vous plait, prenez ça. Il fait trop chaud par ici. » Il a pris le parapluie et a marché une demi-journée pour rentrer à la maison.

Il était tellement heureux qu’il a survécu, et a dit à notre famille et nos voisins qu’il l’avait échappé belle. On a compté ses blessures, il en avait 19. Il avait aussi quelques douleurs au corps donc il a été voir un médecin. Environ 10 jours plus tard, de petites taches rouges – chacune d’entre elles faisait la taille d’une châtaigne – sont apparues sur tout son corps. Le médecin en chef de la Clinique Nationale Hataka a dit que c’était dû à l’effet du gaz toxique dégagé par la bombe, et que malheureusement, il n’avait aucun médicament. Le médecin a suggéré que des échanges de sang pourraient aider et nous avons donc essayé plusieurs fois avec le sang de son fils. Malgré ça, son corps est devenu de plus en plus faible. Quelque chose qui ressemblait à des boyaux de poisson sortait quand il vomissait et dans ses diarrhées. Ça remplissait plusieurs bassines. Quand ça arrivait, c’était comme si tous ses

organes étaient expulsés dehors… Ce qui sortait avait une odeur horrible, qui emplissait l’air pendant très longtemps.

Jour après jour il est devenu très faible, trop faible pour bouger ou manger. Nous avions entendu que des vers grillés, qu’on trouvait dans les châtaigniers seraient bons pour sa gorge. Nous avons donc coupé des arbres et fait griller les vers blancs que nous trouvions, ce qu’il ne pouvait toujours pas manger. C’était tout ce que nous pouvions faire, car pendant ces jours-là, il n’y avait pas beaucoup de médicaments disponibles pour les gens ordinaires comme nous. A la fin il a perdu sa voix. A partir de là nous avons essayé de communiquer en utilisant un stylo, mais il était trop faible pour le tenir. Il est devenu encore plus faible. Trois jours avant de mourir il nous a dit d’aller chercher un paquet enveloppé dans un tissu violet qui se trouvait dans le deuxième tiroir de sa bibliothèque. Nous l’avons fait. A l’intérieur il y avait de l’argent qu’il avait retiré de son propre compte bancaire. Il nous a dit de le diviser et de le donner aux membres de la famille et aux amis proches qui avaient tant compté pour lui.

Dans la matinée du 3 septembre, il voulait que nous l’aidions à changer son pyjama car il voulait écouter les informations de 7heures. Nous avons changé ses sous-vêtements et mis le futon plus haut derrière son dos pour qu’il puisse s’assoir droit. Il était en train d’écouter la radio avec les deux mains sur les genoux et les yeux fermés. Il était si beau. Les informations parlaient de l’acte de capitulation qui avait été signé à bord de l’USS Missouri juste le jour précédent. L’émission s’est terminée à 7h25. Au même moment, le cœur de mon père s’est arrêté de battre. Le dernier moment de sa vie était si beau, si propre et convenable pour son caractère méticuleux.


Postscript par Mito Kosei, mai 2013

Ne réalisant pas qu’il y avait des radiations dans la ville, ma mère est entrée dans Hiroshima trois jours après le bombardement atomique pour voir dans quel état était notre maison. Elle était enceinte de moi de quatre mois. Je suis né en janvier 1946. J’étais très chétif pendant mon enfance, et je manquais l’école parfois pendant presque un mois, souffrant de divers types de maladies infectieuses, qui devaient être dues à une faiblesse immunitaire.

Ma mère a développé un cancer de la vessie il y a 18 ans, mais heureusement elle a guéri. Il y a 8 ans elle a soudain eu une très forte fièvre et de sévères douleurs dans le dos à cause d’un virus particulier. Elle est restée à l’hôpital pendant presque la moitié d’une année et est restée confinée au lit plus de 4 mois. A un certain moment, elle ne pouvait plus se lever car ses muscles étaient trop faibles. Son médecin a dit qu’il lui faudrait au moins 6 mois avant de pouvoir aller faire ses courses, mais elle a un esprit très fort de nature, et a travaillé très dur pour les exercices de rééducation pendant deux mois à l’hôpital. Trois mois après avoir quitté l’hôpital elle était capable d’aller faire ses courses dans Hiroshima. Aujourd’hui elle a 95 ans, elle va très bien et parait beaucoup plus jeune.

Physiquement, mon père est resté en très bonne santé, sauf pendant la dernière année de sa vie puisqu’il est devenu sénile et diabétique. Il est mort il y a 12 ans à l’âge de 93 ans. Mon père ne nous a jamais raconté ce qu’il avait vécu. Toute sa vie, il a gardé le silence à cause du traumatisme émotionnel. Les survivants n’ont jamais reçu aucun traitement pour parvenir à vivre avec le stress mental dont ils ont souffert. Même aujourd’hui, 67 ans plus tard, très peu de survivants peuvent raconter leur histoire aux autres. Quand j’ai décidé de devenir guide au Parc de la Paix à Hiroshima, j’ai demandé à ma mère d’écrire son témoignage, au moins au sujet de mon père. A cause du traumatisme, il lui a fallu la moitié d’une année pour commencer à écrire, et le même temps pour finir. Elle ne veut toujours pas écrire ce qu’elle a vu quand elle est entrée à Hiroshima, trois jours après l’explosion nucléaire.

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By Lili Ash