Une génération de l’après

J’ai rencontré Ônaka Shinichi pendant l’été 2014, dans le Parc de la Paix à Hiroshima. Il est né en 1950 et fait partie de ces irradiés de seconde génération (hibaku ni sei) qui ont dû faire face au parcours long et difficile de ceux qui tentent de retracer l’histoire de leur famille. 
C’est en discutant avec lui que j’ai compris pour la première fois que les irradiés (survivants des bombardements atomiques ou victimes d’accident nucléaire comme celui de Fukushima) pouvaient être victimes de discrimination. Ônaka Shinichi avait plus de 30 ans lorsqu’il a appris que ses parents avaient survécu au bombardement de Hiroshima.
Pourquoi tant d’années de silence? Pourquoi avoir enfoui un tel secret?
Les explications sont diverses. Le traumatisme d’abord, qui cause une impossibilité de mettre des mots, de raconter l’expérience vécue, voire même de se rappeler. Le sentiment de culpabilité ensuite, éprouvé par certains survivants qui ne sont pas venus en aide aux blessés qui mourraient autour d’eux et se sont échappés en dehors de la ville pour survivre. La discrimination enfin. Beaucoup d’irradiés ont souffert d’une discrimination, vécue ou anticipée, qui a abouti au refus de parole. Pour Ônaka Shinichi, cette crainte de la discrimination aurait conduit ses parents à ne pas lui raconter leur passé, pour le protéger de cette étiquette d’enfant d’irradié qui aurait pu l’empêcher de trouver du travail ou de se marier.
Aujourd’hui à la retraite, il consacre une très grande partie de son temps à faire des recherches, à transmettre son histoire, ses connaissances et à faire reconnaître les droits des personnes souffrant de maladies dues aux radiations. 

18 février 2015 (24).JPG
Ônaka Shinichi, février 2015

Le 6 août de mon père

par Ônaka Shinichi

 « Ah, je suis tellement fatigué! »

Ce sont ces mots que mon père prononçait souvent qui m’ont le plus marqué.

Dans la matinée du 6 août, à 8h15, mon père était par chance dans notre maison à Toyama (assez loin de l’endroit où la bombe atomique a été lancée). A cette période, il avait 29 ans et travaillait comme travailleur forcé au chantier naval de Kure. Il était retourné à Toyama pour ses congés et devait rentrer à Kure ce jour-là.

A 8h15, il vit un flash lumineux (pika) et entendit immédiatement après une énorme explosion (don) . Il pensa que le dépôt de munitions de Hiroshima avait été bombardé. Il se fit conduire par un voisin en camion et se rendit en une heure environ dans la zone de la gare de Yokogawa. Mon père était déterminé et courageux et j’ai entendu dire par certaines personnes que lorsqu’il y avait des querelles pendant une fête au village la foule se calmait dès qu’il arrivait.  Malgré cela, il fut difficile même pour lui d’entrer dans le centre de la ville en feu. Il voulait retourner à Kure en pensant par la gare de Hiroshima mais il n’y avait plus de ponts au-dessus de la rivière Ôta à cause du bombardement et il a dû remonter vers la zone de Hesaka pour traverser la rivière. Marcher était alors l’unique possibilité. Il ne se souvient absolument de rien de son trajet pour retourner à Kure, sauf d’avoir vomi de très nombreuses fois.  Je me souviens très clairement ce qu’il m’a dit : « Au moment de l’explosion, j’aurais pu être dans la ville de Hiroshima. Si cela avait été le cas, tu ne serais pas là ».

C’est la seule fois que j’ai directement entendu mon père raconter ses souvenirs du bombardement. J’ai entendu ce témoignage lorsqu’il remplissait le questionnaire lancé à travers le Japon par la confédération japonaise des organisations des victimes des bombes nucléaires (nihon-hidankyo). Même si de temps en temps il prononçait le mot « pika », il ne donnait pratiquement aucun détail.

J’exprime ici une supposition personnelle. Selon des données relatives aux radiations, l’exposition à 7000 millisieverts provoquerait la mort dans 100% des cas. L’exposition à 3000 millisieverts causerait des problèmes de conscience et la perte de cheveux. Une exposition à 1000 millisieverts ferait apparaître des symptômes aigus de nausées, vomissements et une grande fatigue. Comme mon père a souffert de vomissements, je pense qu’il a été exposé à des rayonnements radioactifs de plus de 1000 millisieverts. De plus, lorsque la guerre s’est terminée, environ 5 ans avant ma naissance, il a souffert des symptômes de la maladie bura-bura (genbaku burabura byo). Ceux qui souffraient de cette maladie se sentaient dépourvus de force, incapables de persévérance, le sentiment de fatigue ne s’affaiblissait jamais… A cette époque, les examens médicaux ne parvenaient pas à déterminer d’anormalités. Les malades étaient accusés de ne souffrir d’aucune maladie et d’être simplement paresseux. Beaucoup de hibakusha ont sérieusement souffert de ce syndrome. […]

On dit que les hibakusha ont perdu trois choses: la vie et le corps (inochi to karada), la vie quotidienne (kurashi) et le cœur (kokoro). Je pense que c’est parce que mon père n’a pas perdu deux de ces choses, que j’ai pu naître et écrire ici et maintenant ses souvenirs.

D’abord, il ne se trouvait pas dans l’ancien centre-ville de Hiroshima le 6 août à 8h15 et même s’il a reçu beaucoup de radiations résiduelles il n’a perdu ni la vie ni le corps et a pu endurer les effets des radiations de la bombe.
Ensuite, la vie quotidienne. Comme la maison était à Toyama, elle n’a pas directement était détruite et grâce à l’agriculture il a pu se nourrir, malgré la pauvreté. Un physicien de l’Université de Tôkyô qui était venu à Hiroshima pour une enquête sur la bombe atomique mit au point deux règles de traitement : manger et se reposer. Si notre maison avait été située dans le delta de l’ancienne ville de Hiroshima, mon père aurait dû chercher du travail et travailler très dur juste après le bombardement pour reconstruire la maison et trouver de la nourriture. Il serait alors probablement mort avant ma naissance. Je suis sûr que j’ai pu naître parce que mon père n’a pas perdu sa vie quotidienne à ce moment-là.
La raison pour laquelle il n’a jamais beaucoup parlé du bombardement atomique est peut-être qu’il a perdu son cœur. Même maintenant, il n’est pas facile de savoir s’il a décidé d’oublier et de « sceller » les souvenirs de l’enfer qu’il avait vu ce jour-là pour pouvoir continuer à vivre ou s’il a perdu la mémoire à cause d’un problème de conscience.

Même après 65 ans, ce jour-là continue et des hibakusha souffrent encore des répercussions du bombardement. Beaucoup de personnes auraient connu des existences très différentes s’il n’y avait pas eu de bombardement atomique.

Je pense vraiment qu’on ne doit pas oublier ce qui s’est passé ce jour-là et transmettre ces récits aux nouvelles générations. Mon père disait « même si j’ai failli mourir deux fois, une fois à cause de la guerre et une fois à cause de la bombe atomique j’ai eu de la chance et j’ai pu survivre ». Si nous n’éliminons pas les deux raisons pour lesquelles mon père a failli perdre la vie : la guerre et les armes nucléaires, les hommes ne vivront plus sur Terre. C’est pour cette raison, qu’en tant qu’irradié de seconde génération je veux faire de mon mieux.

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