Le 6 août 1945 de mon père, Hiroshima – par Mito Tomie

Pendant la guerre, ma mère Mito Tomie et mon père Mito Yoshio vivaient dans le centre de Hiroshima. Vers la fin de la guerre, les habitants qui vivaient là ont reçu l’ordre de partir à la campagne car il était devenu très dangereux de vivre là où ils étaient. Donc, trois mois avant le bombardement atomique, ma mère et mon père sont partis vivre avec leurs parents dans un village situé à environ 7 kilomètres, de l’autre côté d’une petite montagne de Hiroshima. Chaque jour, mon père et mon grand-père Anada Hoichi, ainsi que beaucoup d’autres gens du village, se rendaient à Hiroshima pour travailler. Ma mère était enceinte de moi de 4 mois quand la bombe a été lancée.

Ma famille
Ma famille
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Ma mère et mon père
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Mon grand-père

Le 6 août 1945 de mon père, Hiroshima
                                                                                                        Par Mito Tomie

Ce jour-là, il y a 58 ans, c’est quelque chose que je ne peux toujours pas oublier. C’est aussi quelque chose dont je ne veux certainement pas me souvenir, quelque chose dont je veux pas parler. Même si j’en parle, personne ne peut sentir ce que ça signifie vraiment. Je ne veux pas y penser. Ça me fait mal au cœur. Malgré ça, si je ne veux pas que ça se reproduise, il semble sage que je l’écrive quelque part.

Le grondement du B-29 ce jour-là n’était pas comme ceux de d’habitude, il était profond et fort, comme si ça secouait mon ventre. Juste au même moment où je sortais de la maison, j’ai vu un énorme avion noir disparaitre vers l’ouest, à peine au-dessus du Mont Gosaso. Il y a eu une immense explosion et le toit de ma maison s’est effondré au sol, éparpillant des cendres et de la suie partout. A partir de ce moment-là, les portes coulissantes en papier et les fenêtres n’étaient plus droites, mais je ne l’ai remarqué que bien plus tard.

Un peu de temps est passé, et nous avons reçu l’information qu’il y avait un feu au milieu de la ville de Hiroshima, mais je ne croyais toujours pas ce que j’avais entendu. « Ça n’a pas pu arriver » je me suis dit à moi-même, mais au même moment, mon cœur battait très vite depuis que je savais ça parce que nous étions en pleine guerre, donc ça avait très bien pu se produire. C’est ce que mes voisins devaient ressentir aussi je suppose, alors que nous marchions tous vers une montagne voisine. Personne ne disait un mot. Nous sommes juste rapidement montés au sommet. La montagne était l’endroit où nous venions chaque année le 3 avril, avec des sacs de nourriture pour voir les cerisiers en fleurs. Depuis tout en haut, on pouvait apprécier la vue de Hiroshima. Ce que nous avons vu ce jour-là, en revanche, était littéralement une mer de feu qui s’étendait sur toute la ville.

Chacun d’entre nous se sentait étourdi, nos pieds étaient figés au sol, tremblant, sans aucun bruit, aucune parole. Ça ne pouvait pas s’être produit. Ça ne pouvait juste pas. Un peu plus tard, les gens ont retrouvé leurs sens, et ont commencé à s’inquiéter pour leurs maris qui étaient partis travailler le matin même. Nous avons commencé à marcher pour rentrer chez nous. Toujours en silence.

Bientôt les nouvelles au sujet des victimes ont commencé à se répandre auprès de chacun de nous dans notre village. Petit à petit, nous avons découvert qui avait été blessé ou brûlé.Aucun de nous ne savait quoi faire ou comment se rendre utile. Alors que nous étions trop abattus pour aider, les gens qui étaient blessés ont commencé à être envoyés en camion vers les écoles et les temples.

Je n’ai pas mangé. Non, en réalité, je ne me souviens pas avoir mangé. Tout ce à quoi je pouvais penser, c’était à l’état de mon père et de mon mari. J’ai réalisé que c’était déjà en train de devenir sombre. Personne ne disait dans ma famille « ils ont dû mourir brûlés », mais c’était là, dans chacun de nos cœurs. On allait et venait, dedans et dehors.

Nous avions des lumières dehors mais elles étaient faibles. A environ 9heures du soir, dans la faible lueur, il y a eu une voix qui a dit « Je suis rentré ». Je me suis précipitée à l’entrée pour voir que c’était mon père. « Fantôme ». C’est sûrement ce que les gens auraient dit pour exprimer ce que j’ai vu.

Son visage était couvert de noir, ou sa tête, je ne pourrais pas dire. Ce qui semblait être ses vêtements étaient déchirés et tombaient au sol. C’était comme si tout était couvert de wakame (algues séchées) froissés. Même son pantalon était comme ça, et je pouvais voir à travers les trous que sa peau était aussi recouverte de quelque chose de noir. Malgré ça, il était en vie, et en sécurité à la maison, j’étais donc soulagée.

Mon mari en revanche, n’est pas rentré à la maison cette nuit-là. Ne sachant pas comment le chercher, le temps passait, et je m’inquiétais pendant toutes les nuits. Il n’est pas non plus rentrée le jour d’après. Deux jours plus tard il est enfin revenu. Il était enseignant et avait survécu car il était au fond d’une cage d’escalier à l’école quand c’est arrivé. Il nous a dit qu’il ne pouvait pas rentrer à la maison car il devait aider ses élèves.

Quand la ville a été bombardée, mon père était sur le chemin du travail, à seulement 600 mètres de l’hypocentre. Quand la bombe a explosé, il a été brûlé vivant et blessé par des débris. Sa mémoire de cet instant-là n’est pas claire, mais il a finalement réussi à sortir des débris, aidé par quelques étudiants qui étaient alors mobilisés dans la ville. Il a ensuite marché, en évitant le feu, et une femme qu’il ne connaissait pas lui a donné son parapluie en disant : « S’il vous plait, prenez ça. Il fait trop chaud par ici. » Il a pris le parapluie et a marché une demi-journée pour rentrer à la maison.

Il était tellement heureux qu’il a survécu, et a dit à notre famille et nos voisins qu’il l’avait échappé belle. On a compté ses blessures, il en avait 19. Il avait aussi quelques douleurs au corps donc il a été voir un médecin. Environ 10 jours plus tard, de petites taches rouges – chacune d’entre elles faisait la taille d’une châtaigne – sont apparues sur tout son corps. Le médecin en chef de la Clinique Nationale Hataka a dit que c’était dû à l’effet du gaz toxique dégagé par la bombe, et que malheureusement, il n’avait aucun médicament. Le médecin a suggéré que des échanges de sang pourraient aider et nous avons donc essayé plusieurs fois avec le sang de son fils. Malgré ça, son corps est devenu de plus en plus faible. Quelque chose qui ressemblait à des boyaux de poisson sortait quand il vomissait et dans ses diarrhées. Ça remplissait plusieurs bassines. Quand ça arrivait, c’était comme si tous ses

organes étaient expulsés dehors… Ce qui sortait avait une odeur horrible, qui emplissait l’air pendant très longtemps.

Jour après jour il est devenu très faible, trop faible pour bouger ou manger. Nous avions entendu que des vers grillés, qu’on trouvait dans les châtaigniers seraient bons pour sa gorge. Nous avons donc coupé des arbres et fait griller les vers blancs que nous trouvions, ce qu’il ne pouvait toujours pas manger. C’était tout ce que nous pouvions faire, car pendant ces jours-là, il n’y avait pas beaucoup de médicaments disponibles pour les gens ordinaires comme nous. A la fin il a perdu sa voix. A partir de là nous avons essayé de communiquer en utilisant un stylo, mais il était trop faible pour le tenir. Il est devenu encore plus faible. Trois jours avant de mourir il nous a dit d’aller chercher un paquet enveloppé dans un tissu violet qui se trouvait dans le deuxième tiroir de sa bibliothèque. Nous l’avons fait. A l’intérieur il y avait de l’argent qu’il avait retiré de son propre compte bancaire. Il nous a dit de le diviser et de le donner aux membres de la famille et aux amis proches qui avaient tant compté pour lui.

Dans la matinée du 3 septembre, il voulait que nous l’aidions à changer son pyjama car il voulait écouter les informations de 7heures. Nous avons changé ses sous-vêtements et mis le futon plus haut derrière son dos pour qu’il puisse s’assoir droit. Il était en train d’écouter la radio avec les deux mains sur les genoux et les yeux fermés. Il était si beau. Les informations parlaient de l’acte de capitulation qui avait été signé à bord de l’USS Missouri juste le jour précédent. L’émission s’est terminée à 7h25. Au même moment, le cœur de mon père s’est arrêté de battre. Le dernier moment de sa vie était si beau, si propre et convenable pour son caractère méticuleux.


Postscript par Mito Kosei, mai 2013

Ne réalisant pas qu’il y avait des radiations dans la ville, ma mère est entrée dans Hiroshima trois jours après le bombardement atomique pour voir dans quel état était notre maison. Elle était enceinte de moi de quatre mois. Je suis né en janvier 1946. J’étais très chétif pendant mon enfance, et je manquais l’école parfois pendant presque un mois, souffrant de divers types de maladies infectieuses, qui devaient être dues à une faiblesse immunitaire.

Ma mère a développé un cancer de la vessie il y a 18 ans, mais heureusement elle a guéri. Il y a 8 ans elle a soudain eu une très forte fièvre et de sévères douleurs dans le dos à cause d’un virus particulier. Elle est restée à l’hôpital pendant presque la moitié d’une année et est restée confinée au lit plus de 4 mois. A un certain moment, elle ne pouvait plus se lever car ses muscles étaient trop faibles. Son médecin a dit qu’il lui faudrait au moins 6 mois avant de pouvoir aller faire ses courses, mais elle a un esprit très fort de nature, et a travaillé très dur pour les exercices de rééducation pendant deux mois à l’hôpital. Trois mois après avoir quitté l’hôpital elle était capable d’aller faire ses courses dans Hiroshima. Aujourd’hui elle a 95 ans, elle va très bien et parait beaucoup plus jeune.

Physiquement, mon père est resté en très bonne santé, sauf pendant la dernière année de sa vie puisqu’il est devenu sénile et diabétique. Il est mort il y a 12 ans à l’âge de 93 ans. Mon père ne nous a jamais raconté ce qu’il avait vécu. Toute sa vie, il a gardé le silence à cause du traumatisme émotionnel. Les survivants n’ont jamais reçu aucun traitement pour parvenir à vivre avec le stress mental dont ils ont souffert. Même aujourd’hui, 67 ans plus tard, très peu de survivants peuvent raconter leur histoire aux autres. Quand j’ai décidé de devenir guide au Parc de la Paix à Hiroshima, j’ai demandé à ma mère d’écrire son témoignage, au moins au sujet de mon père. A cause du traumatisme, il lui a fallu la moitié d’une année pour commencer à écrire, et le même temps pour finir. Elle ne veut toujours pas écrire ce qu’elle a vu quand elle est entrée à Hiroshima, trois jours après l’explosion nucléaire.

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